Mon père tremblait qu'elle ne les fît exécuter. Pour peu qu'elle eût quinze jours de bons, elle en était capable. La chute des arbres, surtout, était la perte de la propriété. Mais, dans le contrat passé avec la vieille dame, la valeur du terrain était seule entrée en ligne de compte. Comment s'opposer à la profanation d'accessoires de pur agrément?

J'étais demeuré au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les plans du «pavillon».

Dans la lumière de perle d'une belle journée mourante, la grande rue sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d'anciennes bicoques à encorbellement où se balançaient encore des enseignes, dévalait sans se presser vers l'église. De rares passants troublaient la paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mémoire, et le docteur Troufleau.

Au café, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidèles à cette assemblée du soir, prenaient l'absinthe: c'étaient Chaigneau le bourrelier, Tiffeneau le confiseur, Goulard dit La Chique et surnommé encore Cincinnatus, M. Phébus, Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier, Ferraingailleur. Ils causaient haut; ils discutaient des destinées de la France. En face d'eux, sereine, verdâtre, la statue de bronze du poète les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un étranger descendu dans la ville.

Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures, restes du marché aux volailles; pareil à une balle de caoutchouc, un chat traversa la rue, poursuivi par un fox à la queue coupée. Puis, de la maison d'Hiver le pêcheur, sortirent, au milieu d'éclats de rire, les demoiselles Tiffeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle Bouquet, leur amie, blonde, qui était très belle. Elles se donnèrent le bras et montèrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de romance. Elles passèrent sous mes yeux et tournèrent, suivant la rue qui, après les jardins Colivaut, menait à la campagne.

Je n'étais pas en âge d'avoir de grandes pensées, mais ces calmes heures des soirs d'été, quand la comédie du jour s'est jouée, m'ont de tout temps paru d'un prix inestimable.

DEUXIÈME PARTIE

I

A la campagne, l'écho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut apporté par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs propos amphigouriques on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit de cette affaire et que, dans la première semaine du moins, beaucoup de personnes nous étaient favorables. «Voyons! N'a-t-on pas le droit de se loger où l'on veut?… Ah bien! s'il fallait écouter les rodomontades d'un vieux grognon!… Maître Nadaud avait joliment bien fait de ne pas se laisser intimider par les Plancoulaine!… On dira qu'un homme qui veut une maison à son goût a toujours la ressource de construire; mais un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville; or, au cœur de Beaumont, pas un mètre carré n'était vacant, hormis la maison Colivaut.»

Les Plancoulaine et leur clientèle n'avaient pas eu le temps de parler. Lorsqu'ils parlèrent, l'opinion vira. Alors les fermiers, le boucher, le facteur n'osèrent plus rien dire devant nous.