— Ce que tu ne te rappelles pas, c’est ce que je ne t’ai peut-être pas dit, car la causerie commence entre nous comme en toutes les occasions, tu le sais, et elle est presque toujours interrompue par un de ces petits événements domestiques qui, en coupant une pensée, un récit, une explication, peuvent détourner le sens de la vie. Je ne t’ai peut-être pas dit, mais j’ai voulu te dire que, par le fait que nous pouvons mettre un roman debout, dans lequel il y ait de la vraisemblance, on nous dit psychologues, alors qu’il n’en est rien. Ecoute-moi. Qu’est-ce qu’un psychologue ? C’est un monsieur qui sait ce qui se passe chez autrui. Eh bien, amène-moi autrui, n’importe qui, quelqu’un que je connais ou quelqu’un que je n’ai jamais vu ; je suis capable de t’établir, d’après des signes physiologiques comme se plaît à en énumérer Balzac, son pedigree et son caractère, te dire la situation qu’il occupe dans le monde et ce qu’il est dans son intimité, etc., etc. Je te parie que, me conformant à tous les beaux principes dits scientifiques, neuf fois sur dix je commets une erreur monstrueuse ! Et c’est là que je te dirai que l’innocent de village ou la tireuse de cartes, ou celui qui lit dans l’écriture, en savent plus que moi. Bon. Maintenant, si, après mûre réflexion, je me mets devant mon papier blanc, si je fais apparaître peu à peu aux yeux du lecteur un personnage, si je pousse celui-ci, cette figure sera souvent bien construite, elle aura toutes les apparences de la vérité observée ; on jurera l’avoir rencontrée, et il se peut que la justesse des remarques que j’accumule sur elle étonne. Alors on dira de moi : « C’est un psychologue. » Pas du tout ! Il faudra traduire très modestement cette parole louangeuse par ceci : « C’est un écrivain, intuitif ou observateur, qui a ramassé parmi les nombreux exemples d’humanité soumis à lui, ou qui a eu recours à un sens inné du vraisemblable, pour construire une poupée à qui il ne manque rien et qu’il rend intéressante parce qu’il est doué d’un certain talent. » Autrement dit : je n’ai pas deviné ce qu’il y avait dans tel individu donné ; j’ai construit moi-même un individu véridique. L’un et l’autre cas sont bien différents. Par exemple, tu es ma femme depuis quatre ans ; je vis constamment avec toi, je t’adore ; et, comme tu le disais fort bien tout à l’heure, je ne te connais pas. A côté de cela, j’ai écrit depuis quinze jours une petite histoire…
— Tu as écrit une histoire dont tu ne m’as pas parlé !…
— Dont je te parlerai incessamment, et où il y a une dame que je n’ai ni vue ni connue, mais que je crois « un peu là ». C’est une femme, une vraie femme. Tout le monde la reconnaîtra.
— Qui est-ce ?
— Je te répète que je ne l’ai ni vue ni connue !
— Tu en connais que tu me caches !…
— Quelle plaisanterie ! Je te dis tout.
— Tout !… Tu me dis tout… Mais le reste ?
— Qui dit tout, dit qu’il ne reste rien.
— Il y a tout et tout. Tu sais parfaitement me parler de tout, et me cacher ce qu’il ne te plaît pas de m’en dire.