— Alors, pour en sortir, elle recourt au moyen de supprimer le mari ?

— Et le mari accepte cette solution. C’est ici le point peut-être un peu original.

— Original ! pour le moins. Comment ! voilà un benêt, témoin qu’on l’empoisonne, et qui se laisse empoisonner ?

— C’est un savant, un homme d’une très haute culture, un penseur, un génie peut-être, un caractère, en tout cas. Il a réfléchi à la valeur des préjugés qui l’empêchent, lui, d’endosser une paternité étrangère et qui empêchent sa femme d’admettre le divorce. Je ne te cache pas que cette réflexion sur les préjugés ou les prétendus préjugés, est un des points principaux de ma nouvelle — qui est du genre ennuyeux, cela va de soi ; — mon savant a réfléchi, en outre, à l’utilité publique que pouvait être la vie d’un homme comme lui n’ayant pas encore atteint cinquante ans… Il a réfléchi à la vieillesse d’un homme, à la jeunesse d’un autre. Il a pesé le passé, le présent et l’avenir. Quel thème ! Le présent, si riche et beau qu’il soit, mais connu, défloré, épuisé déjà par définition, s’immolant devant l’avenir incertain, mais que gonflent toutes les possibilités ! En avant, les débauches de lyrisme ou, tout au moins, de déclamation ! Jamais, je ne trouverai dans mes soutes les éléments de rhétorique nécessaires à un si noble effet. Si je te racontais tout au long cette nouvelle, il y aurait de quoi t’endormir debout ! Sais-tu que j’en pourrais faire un drame à laisser croire que, tout romancier que je sois, je suis un homme sérieux ? Je disais donc qu’il a conclu, mon savant, que cette vie, la sienne, quelle qu’en fût la valeur, devait fléchir devant celle de l’enfant inconnu, de l’enfant portant peut-être dans ses veines le sang d’une canaille ou d’un crétin, mais qui, tel quel, à lui seul, représente des choses de l’ordre mystique : la Vie, le Futur… Tu vois ça d’ici : du vague, évidemment, mais dont on peut faire du grand.

— Ce sacrifice est odieux à admettre, mon ami. D’abord, il est idiot.

— Précisément, il est idiot, comme presque tout le sublime. Et il faut que ce soit une grande intelligence qui conçoive qu’il est idiot et qui cependant l’exécute…

— Je ne comprends pas.

— Est-il si nécessaire de comprendre ?

— Ecoute-moi, Jean. Tu vas me faire observer que je me répète, mais je dis pour la deuxième fois aujourd’hui : « Tu exagères… » Vous aimez cela, vous autres écrivains, surtout aujourd’hui, parce que la mode est aux idées qui semblent très fortes. Moi, je soupçonne qu’il faut se méfier beaucoup de ces belles choses-là et que, la plupart du temps, des contes de nourrices assureraient mieux votre renommée. Tu m’entends bien : il me semble que vous jouez à un jeu facile. En effet, il suffit de pousser la moindre petite pensée jusqu’à ses dernières conséquences, et le fameux trompe-l’œil est badigeonné. C’est à qui tirera le plus loin ; on va afficher les cartons, n’est-ce pas ? Ça me fait songer à l’interrogation de ces Américaines que l’on voit partout ici : « Quel est l’homme le plus riche dans la ville ? Comment appelez-vous votre plus grand peintre à cette heure ? et votre premier écrivain ? » Tu ne vas pas être content, d’abord ; mais tu me rendras justice plus tard. Réfléchis : moi, à ta place, je n’écrirais pas cette histoire-là.

— Je ne t’en veux pas, ma petite. Ecoute : mon histoire, je ne l’ai pas écrite ; je l’essayais : j’essaie toujours mes ouvrages sur toi, comme des robes sur un modèle parfaitement bien fait. Entre nous, je te dirai même que c’est un tort. Si ça peut être avantageux neuf fois, la dixième, ça peut parfaitement faire jeter un chef-d’œuvre au panier. Je ne prétends pas que ce soit le cas ! Embrasse-moi ! Voici le canon de midi qui tonne au château ; toutes les cheminées de Nice ont leur panache de fumée ; cela diffuse au-dessus de la ville un brouillard rose, féerique ; le sol échauffé sent le thym et le poivre ; tout est beauté autour de nous : j’oublie le sort des hommes, les autos, les conditions d’une bonne petite histoire, mon savant, sa fausse paternité, son empoisonnement, et jusqu’à la sacrée littérature elle-même : embrasse-moi ! Ça vaut tout.