Elle n’est pas morte avec lui, pourtant, et elle eut la force, dès les premiers jours de son deuil, de nous accompagner dans la bibliothèque pour nous donner le déconcertant spectacle des tiroirs vides. Un à un, elle nous les ouvrit, ces tiroirs, il y en avait sept, trois à droite, trois à gauche, un grand, plat, au milieu. Elle nous dit, assez sèchement, pour répondre à un doute que nous ne pouvions pas maîtriser : « Mais, regardez, voyez vous-mêmes, messieurs… » Pas un roman commencé, pas une ébauche de nouvelle, pas un carnet de notes, pas une lettre ! Je dis bien, pas une lettre. Pas la trace que ce meuble eût appartenu à un homme sachant lire et écrire !… Quel drame s’était passé ici ? Quel drame rapide et imprévu ? Car nous étions plusieurs qui avions vu Semaine à son bureau, huit jours avant son départ pour la Bretagne, et à cette date les papiers étaient dans les tiroirs, et parmi les papiers, nous avions remarqué cela, il y avait des lettres, enfermées dans leurs enveloppes dont la suscription était d’une grande écriture féminine. Oui, nous avions tous ce détail parfaitement présent à l’esprit, mais nous ne pouvions pas le signaler à la veuve harassée et larmoyante qui nous répétait, entre ses sanglots : « Vous voyez vous-mêmes, rien, rien, rien ! » Si le malheureux avait anéanti son œuvre de prédilection avant son départ pour le voyage où il devait trouver la mort, n’était-on pas en droit d’émettre l’hypothèse d’une double résolution désespérée, d’un double suicide où il eût voulu que l’œuvre et l’homme périssent du même coup ? Mme Semaine n’accompagnait pas son mari dans ce dernier voyage. Dans quel état était-il en partant ? « Mais, très calme, affirmait-elle. Il s’absentait ainsi quelquefois, seul, pour trois ou quatre jours, sous le prétexte de décors indispensables au roman en train ». Emportait-il avec lui ses papiers ? « Jamais. » L’un de nous n’avait-il pas supposé que, dans un moment d’aberration, l’habitude du geste romanesque reprenant le dessus, l’infortuné Semaine avait jeté son œuvre à l’Océan ? Car enfin, dans la cheminée de la bibliothèque, nulle trace de cendres. Avait-il un coffre dans quelque établissement de crédit ? Oui, oui. Mais ce coffre, on l’avait ouvert, et il ne contenait pas de manuscrits.
Or, vers le milieu du mois d’avril de cette année même, paraissait un roman inédit, sous le pseudonyme de notre malheureux ami.
Un nouveau roman de Charles Semaine, dix-sept ans après sa mort ! Ah ! si le public y fut indifférent, je vous prie de croire que quelques-uns, toutefois, se précipitèrent sur le volume ! Etait-ce la publication de l’œuvre si chère enfin retrouvée ? Retrouvée où ? Par quel hasard ? Et donnée par les soins de qui ? Le bruit avait couru, il y a plusieurs années, que Mme Semaine était morte. C’est ce que nous confirma, d’ailleurs, l’éditeur du volume nouvellement paru, qui nous dit en avoir reçu le manuscrit copié à la machine, expédié par la famille de la veuve qui vivait retirée dans une petite ville du Jura.
Non ! Non ! Ce n’était pas l’œuvre chérie de Charles Semaine ! Ce n’était même pas un des médiocres livres qu’il écrivait à la diable et publiait avec tant de succès, car dans ceux-ci il faisait preuve, au moins, d’un métier très sûr et d’une très grande habileté. Le volume que nous tenions là était d’une folle inexpérience, d’une gaucherie d’écolier, et sur les quatre cents pages de son texte — car il était copieux — il n’y en avait pas vingt qui supportassent la lecture, non, il n’y en avait pas vingt, mais il y en avait quinze exactement qui étaient tout à fait curieuses. Elles constituaient une scène évidemment « vue » et « vécue » au milieu d’une affabulation entièrement arbitraire ; celui ou celle qui les avait écrites, ou bien disait la vérité par hasard, — ce qui est peu probable, — ou bien avait échafaudé les événements et combiné les intrigues les plus invraisemblables, pour arriver à loger enfin un fait simple, humain, tragique, qui, un jour, une heure dans sa vie, avait marqué une empreinte ineffaçable. Si le récit était, comme cela semblait admissible, une confession, de quelle torture une telle empreinte ne l’avait-elle pas dû faire souffrir !…
On démêlait, tant mal que bien, dans le roman, qu’il s’y agissait d’une femme — d’une jeune femme ayant toute la beauté, toutes les vertus, toutes les grâces, cela va sans dire — pour qui l’amour, comme il va de soi, était la vie même. Cette jeune femme adorait éperdument son mari. Ce mari était auteur dramatique, « un de nos plus jeunes et séduisants auteurs dramatiques », mais connu principalement par des œuvres légères, qui « retardaient son essor suprême dans les hautes sphères » et même, écrivait le narrateur, « mettaient un frein à sa pénétration définitive dans les plus profondes couches sociales ». Or, ce mari bien-aimé, cet auteur non satisfait, avait « écrit une pièce définitive », une pièce non seulement destinée « à la Comédie-Française », mais une pièce dont « la haute tenue et la générosité des sentiments » devaient infailliblement lui « ouvrir les portes de l’Académie ». De cette pièce, la « compagne intelligente et dévouée » seule avait le secret, elle seule savait où le manuscrit unique en était déposé : dans un « coffret » — le mot coffret avait paru plus noble que « tiroir » — dans un coffret de bois d’ébène, enfermé lui-même « dans un amour de meuble anglais, style de la reine Elisabeth ». Elle savait où était enfermée la pièce sur laquelle son mari fondait son avenir, mais elle ne connaissait pas la pièce.
Or, un jour, pendant une courte absence de son mari, ayant su découvrir « la mignonne clef » du coffret d’ébène, elle ouvrait celui-ci et, que voyait-elle ?…
C’est ici que le style quittait ce ton de convention détestable, propre aux récits mensongers ; il se faisait court, haletant, franchement ému, dépouillé de tout faux ornement. Il montrait à nu le cœur d’une femme, ne croyant que commettre un acte d’indiscrétion, presque une espièglerie conjugale, et entraînée en l’espace d’une minute à commettre un acte criminel !
Dans le coffret béant était, en effet, la pièce, les trois actes fameux, divisés en autant de cahiers. Elle en soulevait un pour voir, oh ! pour voir ne fût-ce que le nom des personnages ; mais entre le premier acte et le second étaient éparses des lettres, une, deux, trois, quatre lettres parfumées et d’une élégante écriture de femme. Ah ! par exemple, elle ne s’attendait pas à cela ! Et elle lisait, non pas la pièce en vérité, non, pas la pièce ! mais les lettres, une, deux, trois et jusqu’à la quatrième, quoique la première eût suffi à la convaincre que le plus grand des malheurs qui puisse atteindre une femme éprise la terrassait. Ces lettres étaient d’une actrice très connue pour son talent comme pour sa beauté ; c’était elle qui devait incarner le rôle principal de la pièce ; c’était pour elle que la pièce était écrite ; elle disait : « Notre pièce » ; elle disait : « Notre triomphe commun » ; elle disait : « Tu n’avais donc jusqu’ici jamais aimé ?… » Et la malheureuse, trahie, dans un moment d’ivresse douloureuse empoignait le coffret contenant lettres et cahiers, amour et gloire, passé et avenir, qu’importe ? et descendait le jeter tel quel à la cuisine, devant les domestiques ahuris, dans la gueule du fourneau embrasé. L’auteur dramatique rentrant un quart d’heure après, elle l’amenait elle-même à la cuisine, soulevait, à l’aide du crochet, le disque de fonte, et, au coupable penché, les yeux dilatés, sur la fournaise, elle disait ce seul mot : « Regarde ! » Ici recommençait le galimatias. Sa vengeance accomplie, la malheureuse suppliait son mari de la tuer ; mais lui, « dédaignant de lui accorder cette faveur », se brûlait simplement la cervelle.