Ce roman a paru absurde, et il l’est ; mais quand j’en rapproche le travestissement ridicule de ce que je sais du pauvre Charles Semaine et de la double disparition énigmatique de son œuvre et de lui-même, je ne peux retenir un certain frisson. Et la pensée que peut-être ç’a été le sort de cet homme d’une réelle valeur, d’atteindre la renommée par le moyen de romans d’amour, suaves et faux, et d’être tout à coup broyé dans sa vie et anéanti dans sa gloire posthume par un seul geste — mais vrai — de l’amour si fréquemment aveugle, brutal et imbécile, je demeure bouche bée, incertain si je dois m’indigner ou applaudir, comme lorsqu’on voit de grandes injustices accomplies et à la fois de salutaires exemples fournis par les mouvements obscurs des foules ou par les forces terrifiantes de la nature.
LE CONFORT MODERNE
Il n’y a pas longtemps, vivait, rue Garancière, un vieux lettré, nommé M. Pouchard, fort estimé de quelques membres de l’Institut et même de plusieurs hommes célèbres, à cause de ses travaux, obscurs chez nous, mais presque classiques à l’étranger. Il habitait le troisième étage mansardé d’un hôtel du XVIIIe siècle ayant un beau porche, un escalier de pierre et une cour pavée où l’herbe poussait autour d’une fontaine coiffée d’un dauphin vomissant. La modestie, le quasi-délaissement et le haut accueil simple et souriant de cette maison convenaient très bien au locataire.
M. Pouchard avait un fils nommé Jean-Paul, qui, de bonne heure, fut destiné à l’Ecole centrale, à cause des aptitudes ingénieuses manifestées dès son enfance, à cause aussi, et surtout, des conseils d’une certaine Mme de San Stefani, femme riche et ambitieuse qui se piquait de protéger les talents méconnus et s’était fait fort de tenir lieu de mère au fils du vieil écrivain lorsque celui-ci devint veuf. Mme de San Stefani, sans cesse à l’affût des succès, croyait fermement que, dans un avenir prochain, les sciences appliquées à l’industrie seraient aux sciences morales, voire aux arts et à la littérature, ce que les Etats-Unis d’Amérique sont à la République de Saint-Marin ; et, tirant le jeune Jean-Paul hors de la poussière des bibliothèques paternelles, elle se donnait le lustre d’avoir accompli un sauvetage.
M. Pouchard n’avait pas vu sans chagrin son fils s’éloigner de l’étude des lettres, qui avait fait l’intime bonheur de sa vie, qui l’avait imprégné, lui tout entier, sa substance, sa chair même, disait-il, à tel point qu’il ne formulait pas une pensée, même commune, qu’il n’exécutait pas un geste, qu’il ne percevait ni une douleur, ni une joie, que le moindre de ses actes n’évoquât et ne fît retentir en lui, par analogie, cette ample, magnifique et profonde symphonie, composée de tout ce que l’élite de l’humanité a pensé ou senti avant nous. Ce n’eût pas été la peine d’accumuler un tel trésor s’il en fût résulté que M. Pouchard méprisât les applications matérielles de la science, dont l’importance économique, et partant morale, n’échappe à personne ; mais il jugeait que ce n’était pas la peine que l’humanité fendît les eaux de la mer à une vitesse de trente-huit nœuds, brûlât les routes à cent cinquante kilomètres à l’heure, ou remontât le courant des fleuves aériens, si, pour un avantage dont il était aisé de se passer, elle doit dorénavant négliger de s’occuper de ce qui fait proprement la force et l’ornement de l’âme.
Aux philosophes, aux moralistes, à quelques rares romanciers joignant à ces deux qualités celle d’être des artistes, qui montaient par l’escalier de pierre à ses mansardes, le père Pouchard s’était ouvert de sa tristesse. Mais même parmi ces amis d’intelligence, un penchant de complaisance, une conspiration à peine avouée se laissait apercevoir en faveur des hommes nouveaux qui bouleversaient la surface du monde. Ces messieurs étaient sensibles aux « améliorations de la vie matérielle ». Ils ne parlaient point de la « rapidité des communications », sans que leur œil brillât de cette flamme qu’on dut voir au visage des premiers chrétiens annonçant la venue du royaume de Dieu, des inventeurs des manuscrits ou de la statuaire antique, à la Renaissance, ou des candides apôtres sociaux de tous les temps. Beaucoup d’entre eux étaient entraînés à cet émerveillement, précisément par leurs enfants, des bambins qui ne s’intéressent plus qu’aux joujoux de la mécanique la plus récente, et qui, dès l’âge de huit ans, sont enclins à n’accorder de valeur qu’à ce qui se vérifie de l’œil et du doigt.
« J’admets, disait M. Pouchard, que l’homme, aidé de la machine, — vraisemblablement poussée à un degré de perfection stupéfiant, — arrive à se jouer si bien des forces naturelles que l’état économique du monde en soit modifié ; mais encore l’homme n’en demeurera-t-il pas moins l’être moral que la civilisation a fait, et avec un plus grand besoin de vie morale précisément à mesure que l’évolution économique se produira plus vite, — et toujours indéfiniment plus vite, — car ce sont là des secousses que l’on ne traverse pas sans avoir l’âme chevillée ; à moins qu’il ne devienne lui-même le serviteur, de plus en plus abêti, de la machine sans cesse perfectionnée avec un effort moindre, et alors c’est une espèce de retour à l’état barbare, que vous me permettrez de ne point fêter avec enthousiasme. En résumé, ou l’homme se dispose à rejoindre la brute à une vitesse de cent cinquante kilomètres à l’heure, et je me retourne en arrière avec dégoût ; — ou bien il demeure un être moral, — et, j’y tiens, de plus en plus moral, — et donc il doit, plus que jamais, cultiver son âme par la méthode morale qui ne saurait être — si l’on n’invente rapidement autre chose — que l’étude des « humanités », de la philosophie ou de la religion. »
L’avenir s’oriente vers une amélioration indiscutable de la vie matérielle de l’homme !… Et le vieux M. Pouchard considérait sa bibliothèque mansardée, sa petite chambre monacale, la table de bois noirci d’encre où il avait, cinquante ans, lu, écrit, médité, dans une quasi-indigence, dans l’ignorance à peu près complète de « la vie matérielle », dans le ravissement perpétuel et parfait d’un esprit sans cesse avide de connaître et de goûter.
Mais le moyen d’arracher son fils à l’influence de Mme de San Stefani, alors que la direction inconsciente de cette femme se trouvait être exactement dans le même sens que le courant fameux qui emportait le monde ?