Il est inutile de dire que le jeune Jean-Paul monta à bicyclette avant d’avoir perdu sa première dent de lait. Mme de San Stefani lui fit cadeau d’une machine, sous prétexte d’hygiène. Il s’enivra d’abord de la course, mais pas longtemps : l’étude comparative de sa machine, de celles de ses petits camarades, et même de ses grands confrères de sport, l’absorba davantage. Il fut rapidement instruit des différentes marques et de leurs valeurs respectives. Dès lors, tout son amour-propre fut de posséder la bonne marque qui, d’ailleurs, changeait avec les années, presque avec les saisons. Mme de San Stefani admirait sa compétence précoce, et collectionnait les marques célèbres, en double exemplaire, car sa fille Rita imitait Jean-Paul. Assez rapidement, Jean-Paul se lassa de la bicyclette ; néanmoins, il tenait à honneur d’avoir au râtelier la marque dernière.
Les progrès de l’hygiène faisaient l’objet des préoccupations de Mme de San Stefani. Jean-Paul était le dernier de sa classe au lycée Saint-Louis ; mais il visitait les expositions industrielles, collectionnait les catalogues, était initié aux plus infimes détails de l’art hydrothérapique. Les jours de congé, il passait l’eau, non pour courir les filles, ni même pour aller aux courses, mais au Hammam se faire transsuder la peau et masser les muscles ; et quand il en sortait, le col de son pardessus relevé, il méprisait sincèrement ceux qui n’y allaient point. Non qu’il préméditât, par ces soins spéciaux, d’atteindre la beauté plastique ou la force de l’athlète : il était sans ambition d’aucune sorte ! Non pas davantage qu’il y prît plaisir, car il lui arriva bientôt de manquer souvent d’aller au Hammam, dès qu’il fut avéré parmi ses connaissances qu’il y allait, et il se contentait de montrer ses cachets d’abonnement.
Au commencement des vacances qui suivirent la quinzième année de Jean-Paul, le proviseur avisa M. Pouchard père qu’il s’agissait de modifier radicalement les allures de son fils, si son intention était ferme de le destiner à Centrale. Le père Pouchard s’emporta ; il adressa à son fils force semonces ; il menaça d’envoyer promener Mme de San Stefani et la fortune, disant que peu importaient, en somme, les millions à la vie de l’homme, pourvu qu’il fixât à sa vie un but et s’escrimât proprement à l’atteindre. Mme de San Stefani hocha la tête sans acrimonie et sans passion, car elle possédait la sérénité que donne la certitude ; et elle avait la certitude que le père Pouchard était un honnête et vieux radoteur, et qu’elle avait, elle, inculqué à Jean-Paul l’âme moderne. L’apparente sagesse, le sérieux précoce de Jean-Paul concilièrent les exigences de ses deux mentors.
Il promettait de travailler. Mais auparavant, de grâce ! qu’on lui permît d’amener la lumière sur sa table, qu’on le laissât poser des rayons où placer ses livres, installer une douche pour se refaire le corps ! L’appartement de son père rappelait l’âge de pierre ; autant eût valu vivre dans le logement des troglodytes. Enfin, était-il admissible que l’homme prétendît avoir atteint le faîte de la civilisation, se fût distingué par son savoir, fréquentât des membres de l’Institut, et habitât des pièces carrelées où le jour pénétrait par des lucarnes !
Jean-Paul exposa ses plans de réfection touchant deux petites pièces affectées à son usage personnel. Il fit à ce propos, dans le cabinet paternel, au tableau noir, une conférence où, ma foi, le vieux savant et ses confrères apprirent maintes choses, notamment sur les appareils à douche. Jean-Paul les connaissait tous ; il en traça les schémas, en exposa les principes, et termina par le plus simple, le plus économique, le plus réduit en volume, le plus parfait. On trouva le gamin intéressant ; on releva l’orgueil froissé du père.
Jean-Paul installa son appareil dans un lieu que l’on n’eût point cru pouvoir contenir un porte-parapluie. Il appela la lumière en des retraits où l’ombre était séculaire, et l’air mouvant et vivifiant dans des recoins encore imprégnés de l’odeur du patchouli et du tabac à priser ; le tout à peu de frais, et par une sorte de prestidigitation.
Une notable portion de l’Académie des sciences morales passa à la queue leu leu par les deux pièces transfigurées. On examina les appareils d’hydrothérapie, de massage et de gymnastique ; on les discuta, on les éprouva, autant que faire se pouvait. Le giclement de l’eau humecta des rosettes et mit de la bonne humeur parmi ces messieurs ; de curieux outils de massage japonais provoquèrent des digressions érudites, et de gauloises. Puis on vit la bibliothèque modèle, les rayons mobiles, si aisément démontables et transportables, la bibliothèque tournante, les appuis-livres, le meuble à fiches, les fiches blanches, en beau bristol, au nombre de quatre mille, les classeurs, le panier à papier, le porte-plume-réservoir à plume d’or inusable, l’encre sympathique, l’éponge, le fauteuil à bascule, se haussant, se baissant, s’inclinant devant, derrière, et virant, en tabouret de piano, au gré du travailleur ; enfin le bureau américain, dernier mot du génie pratique, et sur lequel la lumière abondante, et doucement tamisée par un store de toile écrue toute simple, caressait une rame de papier teinté, filigrané, anglais, où Jean-Paul Pouchard pouvait se pencher désormais et travailler sans être trop en retard sur son temps, sinon sur ses camarades.
Jean-Paul Pouchard fut refusé, haut la main, au concours de l’Ecole centrale. Cette chute fut surtout sensible à M. Pouchard père. Le fils professait déjà, vis-à-vis des examens et des concours, cette espèce de dédain, peut-être importé d’Amérique, à moins qu’il ne soit la fleur de l’esprit égalitaire, qui semble pressentir que, bientôt, l’humanité civilisée en aura fini avec ces méthodes de recrutement de mandarins. Jean-Paul avait bien sans cesse à la bouche l’expression de « lutte pour la vie », — car il croyait avoir lu Darwin, et il disait cela en Anglais, — et il était assez intelligent pour comprendre que cette théorie équivaut à proclamer la nécessité d’un concours perpétuel ; il admettait le concours perpétuel ; mais quelque chose, en son âme moderne, répugnait à ce que ce concours eût pour juges des personnages compétents.
Les amis de M. Pouchard, des hommes de poids, s’employèrent à adoucir la blessure par des arguments qu’ils n’exprimaient pas à la légère ; ils les puisaient dans « l’air du temps », à cette source d’inspiration anonyme qui fait que tant d’hommes s’inclinent à la fois dans le même sens comme les épis des blés sous le vent. « Bast ! lui disaient-ils, cette mésaventure aura l’avantage de préserver l’esprit du jeune homme de l’exclusivisme si fâcheux qui tache d’une manière indélébile les anciens élèves d’une école du gouvernement. Elle le libérera de ce servilisme qui alourdit à jamais les esprits de jeunes gens astreints plusieurs années à recevoir et à respecter la doctrine d’un maître…, etc. » Il y eut des discussions animées sur ce qu’on nommait autrefois « l’esprit de corps » ; quelques hardies intelligences prononcèrent le mot de « livrée ». Mais le vieux père Pouchard, qui n’avait confiance que dans les cadres tout faits pour diriger les hommes qui ne sont pas nés supérieurs, ne se consolait point.