Père Pouchard ! qu’entendez-vous par « un homme né supérieur » ? Voilà précisément des messieurs reconnus comme tels qui, en présence de votre fils, hésitent, s’interrogent et se demandent si ce garçon battu par ses camarades sur les bancs de l’école ne les battra pas dans le combat de la vie dont la tactique et les armes changent avec les siècles. Et voilà quelques-uns de ses camarades mêmes, non des moindres, que l’espèce de génie de Jean-Paul a touchés, qui sont séparés de lui par une intense culture intellectuelle dont ils pourraient s’enorgueillir, qui peuvent à peine prendre contact avec lui sur un sujet de conversation, et qui cependant le vénèrent comme une force aveugle ; qui laisseraient, pour un rien, entendre que l’humanité attend quelque chose de lui ; qui, pour un peu plus, vous soutiendraient que l’appareil à douche à bon marché et les casiers démontables sont la « poule au pot » de la société future. Et une des particularités du génie ne consiste-t-elle pas à être de son temps ? On s’accorde à reconnaître à votre fils le sens du moderne !
L’attrait et l’influence des esprits nettement positifs sont considérables ; si l’on fréquente volontiers les autres, c’est en souriant du coin des lèvres qu’on les aborde et surtout qu’on les quitte, comme on quitte les enfants et les poètes. Ce que les enfants nous donnent à apprécier d’eux-mêmes n’est qu’ébauche, promesses, espérances, inachevé ; l’œuvre des poètes est difficilement appréciable et n’est jamais assise que lorsqu’ils sont devenus très vieux, lorsqu’ils sont devenus populaires par la politique, ou lorsqu’ils sont morts ; on sourit moins des musiciens, parce que leurs œuvres s’exécutent avec les doigts et sont l’occasion d’un commerce actif ; on en peut dire presque autant des peintres ; les philosophes en imposent parce qu’on sait que depuis l’avant-dernier siècle le plus mesquin de leurs traités lance un défi à la religion dans quoi l’instinct profond des foules reconnaît une grande puissance. Mais tous ces gens-là sont jaugés par nous de loin ou de haut, comme on voudra, sans que nous possédions pour les apprécier une mesure bien certaine ; et dans notre jugement à leur endroit interviennent mille influences étrangères. Quelle différence lorsqu’il s’agit de nous former une opinion de ce genre d’homme qui commence à pulluler dans une classe prépondérante de la société « moderne » ! Il a rejeté préalablement de son orbite les éléments métaphysiques, surnaturels, spiritualistes et même moraux qui sont du vent pour un maître de la matière. Il ne quitte point du pied le sol ; il ne s’aventure point ; il n’avance rien que vous ne puissiez immédiatement contrôler ou qui ne se puisse à la rigueur vérifier par une formule algébrique : et n’est-il pas vrai que de savoir qu’il y a une formule algébrique dans l’affaire vous arrache et votre assentiment et votre respect ? Parlez-vous sociologie, militarisme, dépopulation ou tuberculose, il vous clôt le bec en vous citant les tables de la statistique qui ont remplacé pour beaucoup les Tables de la Loi ; il vous conquiert par la précision de ses renseignements sur le prix des denrées sous Louis-Philippe, sur les coûts comparés des transports transatlantiques par voie allemande ou française, sur la balance des victimes de la Saint-Barthélemy et de la Révolution française, sur le prix de revient d’un corset. Il sait tous les infiniment petits détails qui s’acquièrent en procédant pas à pas, par voie d’analyse toujours ; par paquets de chiffres, par additions, il s’élève à des totaux d’apparence irréfutables, comme jadis s’élevait l’homme, en vertu du privilège de la raison, jusqu’aux idées générales. A discuter avec une femme des sentiments du cœur humain, comme un La Rochefoucauld ou un Benjamin Constant, on risque fort de passer pour un songe-creux ou un niais ; mais Jean-Paul Pouchard démontrant, chez Mme de San Stefani, combien c’est idiot, au XXe siècle, d’employer encore des portes à un ou deux battants qui s’ouvrent malaisément, qui se ferment avec bruit, qui vous forcent à reculer vos meubles ou vous défoncent une glace, alors qu’une clôture à coulisse glissant sur billes, suspendue d’en haut, est ouverte sans efforts, sans fracas et sans dommage par le petit doigt d’un enfant ou le museau d’un loulou, Jean-Paul Pouchard émet une vérité, contrôlable par le premier venu, utilitaire au premier chef, une vérité qui n’est pas du temps des romances, qui est d’aujourd’hui, et — ce qui fait toujours bon effet — une vérité qui vous a un petit air d’être de demain.
Cette attitude d’innovateur qu’il faut absolument adopter en France, si l’on ne veut pas passer pour un imbécile, n’y réussit pleinement, toutefois, que si les malins découvrent qu’elle cache les plus sûrs instincts du vieux conservatisme pratique. C’est bien dans cette conviction que Mme de San Stefani préféra Jean-Paul, sans diplômes et sans profession, à la séquelle des jeunes blancs-becs métaphysiciens ou glossateurs, gent poussiéreuse, rats de bibliothèque, de qui l’avenir, à son gré, n’avait que faire ; et elle lui donna la main de sa fille Rita.
Rien ne fut épargné pour permettre au jeune ménage de s’installer conformément à tous les principes de la salubrité, du confort et de l’art décoratif les plus fraîchement éclos. Cette installation devait être si parfaite et fut si minutieusement conduite qu’elle dura quinze mois.
Deux amies de Rita, qui s’étaient mariées presque en même temps qu’elle, au bout d’un an avaient déjà fait un voyage en Norvège, passé l’hiver en Algérie, reçu brillamment chez elles au printemps, enfin étaient mères. Rita et Jean-Paul, attachés à Paris par les travaux exigeants de leur futur appartement de l’avenue Kléber, avaient dû accepter l’hospitalité provisoire de Mme de San Stefani qui, nonobstant ses idées, était logée à l’ancienne mode, rue du Bac.
Là, Jean-Paul perdit, à donner un tour plus frais aux pièces que lui prêtait sa belle-maman, un temps précieux qu’il dérobait aux préparatifs de l’avenue Kléber : mais il ne pouvait vivre nulle part sans imposer des métamorphoses. Et, dans l’espace de ces quinze longs mois, le jeune ménage se tint caché, prit l’air à peine, ne reçut point du tout, parce que Jean-Paul n’ignorait pas que son crédit tenait à la magistrale ordonnance d’un « confort moderne », et que s’exhiber, pour un début, dans un appartement portant toutes les marques du siècle de Louis XIV, c’était faire une entrée pitoyable, se déconsidérer.
Enfin, ils furent chez eux ! Que dire de cet appartement ?
On a plaisir à parler du cabinet d’un homme de goût : le seul énoncé d’une toile, d’une gravure, d’une estampe décorant un panneau, évoquent les préférences d’un esprit, un caractère, un homme ; jusque dans le style convenu, monotone et presque obligatoire d’un boudoir de femme, il y a moyen de tirer, des nuances mêmes de la banalité, quelques renseignements curieux, amusants, touchants parfois, sur le tempérament qui s’y pelotonne ; il n’est pas sans intérêt ni sans profit de connaître la cabane des sauvages, la hutte des castors ou la ruche des abeilles, qui nous enseignent quelques grandes lois gouvernant le monde. La plume regimbe à décrire l’appartement des jeunes Pouchard.