Que l’on parcoure les prospectus des fournisseurs d’appareils hydrothérapiques, les annales de la bactériologie, les tableaux anatomiques et démonstratifs employés dans les écoles de culture physique, les annonces de bains turco-romains, les réclames pour porte-pantalons, tendeurs, malles et mallettes démontables, etc., et l’on aura, si l’on y tient, une impression de ce sybaritisme nouveau qu’on appelle le « confort moderne » et qui est plutôt la croyance superstitieuse à l’excellence du bien-être physique que le goût du bien-être.

Cela tenait du sanatorium, du haras, du hammam, de l’hôpital, de la couveuse et des boxes d’expositions d’hygiène. Cela était destiné à recevoir et à abriter des corps humains, à les coucher, à les nourrir, à leur faciliter l’absorption d’oxygène pur, à les laver, à les flatter dans leurs fonctions digestives, à exciter le jeu de leurs muscles par des exercices inutiles, à leur éviter, par contre, tout mouvement, tout effort tendant à satisfaire les exigences naturelles de l’organisme. La mécanique y suppléait à la vie normale de l’homme : des fauteuils suédois, dit-on, monstres animés, pour peu que vous leur confiez votre séant, s’y mettaient à vous agiter chaque membre, à vous faire jouer chaque articulation, ployer chaque fibre musculaire sans plus vous intéresser le cerveau que si vous eussiez pour chef une noix creuse. Jean-Paul et Rita consentaient à tirer, quatre fois par jour, par périodes réglées, sur de longs caoutchoucs, en regardant la muraille d’un œil morne ; ils s’exténuaient à manier des massues ; mais en revanche le moindre geste leur était épargné pour atteindre un vêtement dans l’armoire, une paire de bottines sur la planchette, un journal sur l’étagère, tous ces objets se présentant, comme d’eux-mêmes, précisément à la hauteur de la main, au lieu juste où il était prévu que Monsieur ou Madame en pourrait éprouver la nécessité. Et les pièces étaient disposées avec tant de prévoyance, selon l’ordre quotidien des besoins généraux et même des désirs particuliers, qu’il devenait en vérité à peu près oiseux à Monsieur et à Madame d’être montés sur jambes, comme l’humanité vulgaire, car il ne leur était pas indispensable de faire dix pas dans une après-midi. En un mot, à l’appartement de l’avenue Kléber, toute demande du corps humain était satisfaite et comblée avant même, pour ainsi dire, qu’elle eût atteint la conscience, tout effort était inutile, toute intervention cérébrale superflue.

Qu’eut-on inventé de plus raffiné pour l’abêtissement définitif de l’homme ?

Cependant, les jeunes époux n’avaient pas passé huit jours dans ce paradis, qu’ils partaient pour la Suisse, la saison étant belle, et tous les deux tombant d’accord qu’il était trop juste de se reposer des fatigues que leur merveilleuse installation leur avait values.

— Eh quoi ! leur dit Mme de San Stefani, en quel endroit du monde pouvez-vous désormais être mieux que chez vous ?

— N’avons-nous pas, disait Jean-Paul, toute la vie pour être chez nous ? Pour le moment, l’essentiel est de nous refaire au grand air.


Ils se refirent dans une chambre d’hôtel en pitchpin fort ordinaire, au bord du lac des Quatre-Cantons. Ils n’avaient pas emmené de femme de chambre, sous le prétexte de s’enivrer d’indépendance ; une grosse rougeaude d’Allemande, au service des vingt-cinq numéros de l’étage, brossait les robes de Rita et les suspendait le matin au bouton de la porte. Jean-Paul, en caleçon, ouvrait lui-même, et le corps pincé dans l’entre-bâillement, saisissait les souliers jaunes, ses pantalons, les jupes de sa femme, les imperméables et quelquefois le broc d’eau chaude ; il s’accrochait le flanc au verrou ou se contusionnait l’épaule au bec-de-cane dans un mouvement trop prompt, si une chambre s’ouvrait soudain en face de lui ; et il rentrait grimaçant, jurant, chargé comme un portefaix. L’eau manquait pour la toilette, le petit déjeuner était en retard, ou bien c’était le linge qu’on apportait avec la longue note incompréhensible, pendant que Monsieur changeait de chemise ou que Madame s’amusait à gambader comme un jeune chevreau sur le lit. Quant à faire entendre au personnel un mot de français, ah ! bien, ouitche ! au premier seulement, une femme de chambre était Lorraine. C’était le diable que d’obtenir des petits pains sans anis ou de faire remplacer par quelques morceaux de sucre le miel qui accompagne le café au lait. Impossible de dîner à part : ils s’asseyaient à table d’hôte, en même temps que 250 Allemands retentissants et emplis d’une fierté nationale que quelques-uns mettaient aux pieds de la Parisienne en disant des mots galants qui la faisaient pouffer.

Ni Rita, ni Jean-Paul ne s’étaient encore autant amusés.

Ils dépassèrent, sans y prendre garde, le temps prévu pour leur villégiature. De Paris, la belle-mère adressait vainement des lettres de rappel, et pour séduire les vagabonds, leur décrivait leur propre appartement de l’avenue Kléber qu’ils connaissaient bien.