A propos d’appartement, Jean-Paul vit, au salon de l’hôtel, des photographies d’intérieurs artistiques exécutés en Bavière, qui prouvaient que les Allemands s’étaient mis à faire dans l’ameublement des progrès remarquables. Il prit le train pour Munich.
Quant au confort proprement dit, l’infériorité de l’avenue Kléber ne lui paraissait pas évidente ; mais la sobriété et l’appropriation du décor allemand, par exemple, ridiculisaient, démolissaient dès le premier aspect cent niaiseries d’ornementation que Jean-Paul avait accueillies chez lui trop précipitamment, sous couleur de nouveauté. Il écrivit, de Munich, des lettres ambiguës où il faisait de brumeuses allusions à une déconvenue grave, à l’écroulement d’une opinion, et en même temps pour l’avenir à de hardies résolutions. Rien de clair. C’est qu’il s’agissait de préparer la belle-mère à un coup d’Etat.
La pauvre femme n’y comprit goutte, ou plutôt, crut pouvoir y comprendre qu’un espoir de paternité avait été violemment déçu, à la suite, c’était probable, de quelque chute dans la montagne ; et elle se montrait grandement inquiète de la santé de Rita ; pis que cela : elle menaçait de prendre le train, d’arriver après-demain à Munich. Ce malentendu fouetta Jean-Paul en ses hardies résolutions : « La belle-maman sera trop heureuse d’apprendre qu’il n’y a qu’une affaire d’ébénisterie là où elle a craint un danger pour sa fille, et, comme tous les coups d’Etat, le mien sera approuvé. » Il ramena sa femme à sa mère, mais paya le voyage de l’ébéniste allemand qui devait mettre sens dessus dessous l’appartement de l’avenue Kléber.
Cet appartement fut mis sens dessus dessous par l’ébéniste allemand, malgré les hauts cris de Mme de San Stefani, qui était, il est vrai, rassurée quant à la santé de Rita, mais qui soldait de sa bourse le surcroît de dépenses du ménage. Il tardait à cette femme, c’est trop juste, que son gendre enfin parût devant le monde, présentât les créations de son génie, enfin lui fît honneur. Elle estimait, non sans raison, qu’il avait jusqu’ici différé beaucoup de la satisfaire, et elle se prenait à soupçonner à sa satisfaction des ajournements indéfinis. C’était une femme à se montrer indulgente aux plus grands gaspillages, pourvu qu’il s’agît de choses par leur nature inutiles : la toilette, les fleurs, les bijoux ; mais elle n’admettait pas que des objets d’usage, tels des meubles, fussent revendus sans avoir servi. A voir tout ce « modern style », dont elle avait appris avec tant de bonne volonté à faire l’éloge, déjà démodé et cédé à vil prix, elle conçut des doutes, pour la première fois, sur la valeur de Jean-Paul, sur elle-même, sur son temps, sur l’avenir ; et elle alla verser ses doléances, rue Garancière, sous le toit mansardé de M. Pouchard.
— Madame, dit le père Pouchard, j’ai toujours considéré que les commodités matérielles sont le plus dangereux ennemi de l’homme, et, comme dirait Montaigne, la plus belle « piperie » où puisse donner sa bêtise. Mais n’oublions pas que la plupart de nos grandes querelles viennent de malentendus sur les mots. Si les grammairiens avaient plus de crédit, bien des horions seraient évités. Par exemple, voilà ce terme de « progrès » dont il fut tant question entre nous lorsqu’il s’agissait de mon fils : il signifie un pas en avant ; vous y entendez un état meilleur, volontiers excellent, et, par-dessus le marché, stable, définitif ! Vous avez dirigé les pas de mon fils dans une voie nouvelle : le pauvre garçon met une jambe devant l’autre ; il hésite, il trébuche, il se relève, il repart en avant : ce sont les risques de la voie nouvelle. Si son esprit est fertile, je ne prévois pas qu’il s’arrête. Où ira-t-il ? Dieu seul le sait. Dans les innovations matérielles, l’homme, à franchement parler, ne dirige plus ; il est emporté par la matière. Une application nouvelle exige une autre application peut-être absolument insoupçonnée, et il n’y a plus d’autres bornes aux transformations que les lois naturelles, probablement peu favorables à l’homme et qui l’anéantiront, c’est bien possible. Si l’homme s’enorgueillit de gouverner la matière, la matière aura sa revanche… Mais où me laissé-je entraîner, Madame ? Je voulais dire seulement que celui qui veut donner la main aux innovations qui nous emportent à l’inconnu, doit renoncer héroïquement à ses habitudes de stabilité et à la douceur de vivre en paix ; en d’autres termes, que les gens du monde, qui sont par définition esclaves du convenu et amis des plaisirs, et qui veulent par surcroît se donner le luxe d’appuyer les réformateurs, sont ou bien d’innocents aveugles ou de coupables hypocrites qui montent en nacelle à grand fracas pour le Pôle Nord, croyant bien que le ballon atterrira à Chantilly.
Mme de San Stefani quitta M. Pouchard père sur quelques mots aigres-doux et, pour faire la nique au vieux radoteur, contresigna les ruineux devis bavarois.
Là-dessus, le jeune couple alla passer l’été, puis l’automne au bord de la mer, en Normandie, à Biarritz ensuite. Ils prolongèrent l’arrière-saison comme ils purent, en s’attardant, à visiter des villes qui ne les intéressaient guère en province, dans d’exécrables auberges. C’est qu’ils n’avaient point de domicile à Paris.
Un voyage à Munich fut jugé indispensable, avant l’hiver, car il ne s’agissait pas de laisser commettre quelques gaffes à ces ouvriers allemands, si appliqués assurément et si dociles, mais qui ont besoin de direction. Ils y passèrent des mois, sans connaissances, visitant chaque jour l’ébéniste, allant au théâtre ou au restaurant à des heures absurdes, bâillant à des pièces qu’ils ne comprenaient point et où ils trouvaient si triste de ne pas entendre causer dans la salle. Rita commençait à remarquer que la correspondance de ses amies de Paris se faisait rare ; on la négligeait, mais elle-même répondait avec gêne, ne sachant de quoi écrire puisqu’elle ignorait ce qui se disait à Paris ; les journaux français l’ennuyaient depuis qu’elle n’y lisait plus son nom au carnet mondain. Jean-Paul s’épaississait dans les brasseries et il faisait sa compagnie du gérant de l’hôtel qui l’entretenait des établissements grandioses que la compagnie fondait à Baden-Baden, à Costebelle près d’Hyères, à Florence, à Palerme, à Corfou, à Séville, car les Allemands conquièrent l’Europe, entre autres moyens, par les hôtels. Dans ces conversations, Jean-Paul élargissait ses idées de « confort » et il en fournissait d’avantageuses à son ami le gérant.