A la vérité, il s’accoutumait insensiblement à la vie d’hôtel qui convient mieux que le « home » aux esprits en quête perpétuelle d’améliorations. Le home fleure un relent de définitif et déjà de routine, avouons-le, dès l’instant qu’on a mis la dernière main à l’accommoder. C’est par les hôtels cosmopolites que le grand mouvement de confort moderne, qui prend ses sources à New-York ou à Londres, se répand sur le monde avec une rapidité qui n’a nul rapport avec la distance, et qui atteint plus tôt Melbourne ou Yokohama que Paris même. Dans un milieu sans cesse mouvant et renouvelé, nulle entrave aux innovations ; joignez à cela que le voyageur qui passe vingt-quatre heures en un lieu y manifeste plus d’exigences qu’en quarante années vécues chez lui. Jean-Paul ne se l’osait pas dire, mais il subissait, dans la chambre no 75, dans le hall, dans les salles de lecture, de musique ou de restaurant de l’Hôtel des Quatre-Saisons, où il n’avait de commerce qu’avec un gérant et un ébéniste, l’attrait qui doit précipiter tous ses pareils, amateurs énervés des nouveautés confortables, vers la vie nomade.
Rita avait découvert avec angoisse que, de leurs visites à l’ébéniste, Jean-Paul revenait sans contentement. Il lui manquait cette petite fièvre que donne l’objet commandé qui se façonne et se parachève entre les mains de l’ouvrier. N’était-il pas déjà las du style allemand, grand Dieu ! avant même que le nouveau décor de l’avenue Kléber eût pris forme ? L’artiste lui-même, probablement, avait fait la même observation que Rita, et le malheureux s’ingéniait, par tous les moyens, à rendre éclatant le charme de son ouvrage. C’était un gros homme blond, d’un teint d’enfant qui vient de jouer, et il ne semblait pas malin. Il l’était ! car ce balourd, d’un trait génial, rajeunit son œuvre et infusa à son client défaillant le désir net de la voir exécutée.
Sans avoir l’air d’y prendre garde, l’ébéniste caressait de l’œil des lavis de sa conception, appendus aux murs de l’atelier. Ils représentaient, avoua-t-il, le motif cher à son cœur : des degrés larges et plats évoluant hardiment, élégamment, dans une cage bien éclairée. Et ce faisant, il critiquait la mode de Paris qui est de s’enfermer dans une boîte d’ascenseur truquée comme une chambre d’électrocution, avec des boutons, des numéros, une ou deux cordes, et une pancarte où il n’est question que du danger que l’on va courir ! L’ascenseur ! le monstre du génie moderne, qui n’a pas pour but, croyez-le, de nous élever commodément aux étages supérieurs, mais bien de permettre à des entrepreneurs d’entasser étages sur étages, jusqu’à des hauteurs si prodigieuses qu’il soit au-dessus des forces humaines de les atteindre. « Et en Amérique, mon brave homme, lui criait Jean-Paul Pouchard, ces ustensiles vous lancent jusqu’au trentième étage !… » L’ébéniste bavarois se bouchait les oreilles ; et puis son œil s’adoucissait et son doigt décrivait dans l’espace les harmonieuses spirales de l’escalier, que l’œil oublie. L’escalier c’est l’âme de la maison ; c’est lui qui relie de sa courbe charmante les heures diverses de la vie, qui vous descend au travail, aux repas, aux réunions, qui vous reconduit le soir au sommeil. Que les bonjours, que les adieux y sont jolis ! Que de souvenirs laissent une main penchée sur la rampe, un pied, la traîne d’une jupe qui disparaît au tournant, un baiser envoyé d’en haut ! C’est un des derniers lieux du monde où les hommes se croient tenus à la politesse : ils y saluent parfois encore une femme en la croisant.
Une nouvelle révolution agitait sa tempête sous le crâne de Jean-Paul Pouchard. Phénomène curieux : par l’art, auquel il faut toujours revenir en définitive, même pour l’accommodement des combinaisons modernes les plus machinées, il était ramené aux conceptions les plus simplistes de la demeure, et, dégoûté des monte-charge pour chair humaine, il concevait l’envie ardente de gagner sa chambre par un bel et bon escalier, dans une maison à soi. Le philtre agit d’une manière rapide et sûre. Aucun mot ne fut prononcé, mais l’ébéniste, mentalement, prit note de la commande d’un escalier pour l’hôtel particulier de M. Jean-Paul Pouchard.
Mais Jean-Paul Pouchard n’avait point d’hôtel. Il en aurait un, parbleu, pour se payer un escalier !
Voilà ce que saisit très bien l’ébéniste ; voilà ce qui n’échappa point non plus à Rita.
Rita comprit que jamais leur installation n’aurait de fin. Elle en avait douté ; elle avait conservé quelque espoir d’atteindre une solution. Après l’affaire de l’escalier, elle aussi arrêta son parti. Elle ne concevait pas la vie, éloignée de ses relations parisiennes. Dût-elle coucher sous les ponts, elle voulait retourner à Paris : elle le signifia à Jean-Paul.
Jean-Paul y consentit à la condition que Rita adhérerait au projet qu’il avait de louer ou d’acheter un petit hôtel. On touchait d’ailleurs à la fin de la troisième année du bail de l’appartement, avenue Kléber, et il importait de prendre une décision, d’urgence, afin de donner congé dans les délais réglementaires.
— Trois ans ! s’écria Rita ; et nous ne l’avons pas encore habité ! Que dira maman ?
Ils revinrent à Paris. Loger chez Mme de San Stefani, il n’y fallait pas songer, car le courroux de la dame croissait sans cesse contre son gendre, et elle s’était hâtée de faire démolir chez elle les ingénieux travaux exécutés par lui. On n’osa point lui parler des projets d’achat d’immeuble, ni de l’escalier, ni du congé donné avenue Kléber. Les travaux avançaient, assurait-on.