Rita ayant résolu de recevoir, on descendit au Sardanapalus-Palace, aux Champs-Elysées. Le séjour y coûtait les yeux de la tête ; la belle-mère ne concevait pas ce genre de luxe, hormis à l’étranger ; malgré le plaisir qu’elle avait de revoir sa fille, elle l’eût préférée à Rome, à Biskra, au Caire.
Rita reçut au Sardanapalus-Palace. Mais tout le monde avait pour le Sardanapalus-Palace les yeux de Mme de San Stefani, et les railleries de pleuvoir sur Jean-Paul et son fameux génie aboutissant après trois ans à loger à l’hôtel.
Jean-Paul comprit qu’il ne s’agissait pas de plaisanter et qu’il y allait de l’avenir de leurs relations s’il ne se dépêchait pas d’habiter comme tout le monde, car Paris, qui fait profession de rechercher les singularités, est féroce pour celles qu’il rencontre. Il acheta rapidement, sur la dot de sa femme, un hôtel avenue Raphaël, au Ranelagh, et télégraphia à l’ébéniste munichois d’accourir.
Il essaya de renouer avec ses connaissances anciennes, avec les camarades qu’il avait eus chez son père. Mais la tentative fut pitoyable ; les préoccupations de ces jeunes gens, presque tous appliqués à des concours d’agrégation, étaient exclusivement d’ordre spéculatif ; Jean-Paul avait achevé d’en perdre le langage : ils se regardaient comme des hommes de couleur différente, et n’avaient rien à échanger. En plein Paris, logé au Sardanapalus-Palace, le jeune Pouchard goûtait l’amertume du déclassement, pire que l’exil.
Il était peut-être perdu ; il allait s’achever dans l’inaction et l’ennui. Mais les époques complices de tels désordres, celles qui, comme la nôtre, arrachent par leurs attraits matériels un rejeton à une lignée intellectuelle, produisent des ressources inattendues et étonnantes et qu’on dirait destinées à assurer le recrutement et la tutelle de sujets nouveaux.
C’était le moment où l’automobilisme commençait d’agiter la ville et la banlieue, de soulever le simoun sur les routes, de culbuter les promeneurs paisibles, de troubler les chiens endormis au milieu des chemins, les enfants, les poules et les oies qui formaient avec le fumier, dans la rue du village, un assemblage si pittoresque et si tranquille depuis le temps lointain des diligences. Jean-Paul ne pouvait demeurer longtemps étranger à ce sport ; il eut tôt fait de se lier avec ses premiers champions. Il participa à une course sous un nom d’emprunt.
Hélas ! ce fut une occasion de dépenses, réitérées et croissantes, qui atteignirent sa fortune. Pendant que le petit hôtel inavoué du Ranelagh et le séjour au Sardanapalus pompaient la dot de Rita, Jean-Paul trafiquait, achetait, revendait, se compromettait avec les agences, afin, non pas seulement d’avoir son automobile, mais, comme il en avait été jadis de la bicyclette, pour avoir l’automobile de l’année quand ce n’était pas celle de la saison, et pour posséder la « marque » momentanément cotée par le résultat des dernières courses, et sur laquelle, exclusivement, il convenait d’être reconnu.
Ces machines créaient autour d’elles, dans leur atmosphère empestée, un monde nouveau. Les femmes ayant adopté les lunettes monstrueuses et la peau de bique, une société naissait sur la poussière des routes ou à la table des auberges. Ouverte comme un café ou une salle des Pas-Perdus, mais solidement édifiée sur une passion et des intérêts communs, elle attirait et retenait les matériaux de démolition de tous les mondes par un talisman incomparable : le plaisir physique. C’était un monde avec qui l’on pouvait s’entretenir sans effort, à l’abri, plus que partout ailleurs, des piquants « de la politique et de la religion », et où même on pouvait briller du jour au lendemain sans culture et presque sans éducation, pourvu que, la main au guidon, l’on possédât du sang-froid, de la présence d’esprit et une certaine audace, ce qui n’est certes pas le fait du premier venu. Une sorte de fraîcheur, un air de jeunesse, étaient répandus sur cette société qui rappelle les enfants dans la quinzaine du jour de l’An, turbulents, affolés, passant d’un jouet à un autre et ravis particulièrement de toutes les choses qui marchent ou qui ont l’air de marcher par elles-mêmes. Beaucoup y semblaient nés d’avant-hier ou du mois dernier, et l’on eût eu bien mauvaise grâce à leur reprocher de ne pas connaître au monde de plus important problème que celui d’aller le plus rapidement possible d’un point à un autre.
Ce milieu était fait pour Jean-Paul Pouchard ; Jean-Paul Pouchard avait été créé et mis au monde pour ce milieu.