Dans les premiers mois qu’il s’adonnait avec ivresse au nouveau sport, Jean-Paul fut rapporté, un soir, assez tard, au Sardanapalus, avec une fracture à la cuisse, une oreille fendue, trois côtes fort maltraitées : il avait été victime d’un « dérapage », et était allé s’aplatir au fond d’un ravin, sur la route des Vaux-de-Cernay. Le mécanicien était tué.

Les journaux relatèrent l’accident. On publia les nom, prénoms, l’âge et le nombre d’enfants du mécanicien décédé ; on publia surtout le portrait de Jean-Paul, en chauffeur, en civil ; la photographie de la voiture avant l’accident, la même culbutée dans le ravin, tirée hors du ravin et ramenée sur la route par un attelage de bœufs, crevée, disjointe, tordue comme une charpente de fer au lendemain de l’incendie. On publia même, par une touchante attention, la photographie de M. Pouchard, le père, savant modeste, chevalier de la Légion d’honneur depuis 1867.

Les reporters affluèrent au Sardanapalus : Rita, Mme de San Stefani, les garçons, les maîtres d’hôtel répondirent à leurs questions aux lieu et place du « jeune et intrépide sportsman », de qui la vie tout entière retracée et librement interprétée devenait un récit à la Plutarque, une lutte héroïque pour la conquête définitive des éléments ; on lui prêtait l’invention d’un « dirigeable » ; on donnait la longue liste des travaux de son père. Quelques notes, touchant le luxe dont l’intéressant personnage était environné au Sardanapalus, devaient achever d’impressionner les lecteurs.

Mme de San Stefani et Rita se regardaient, parcouraient les journaux, entassaient les coupures du Courrier de la Presse, contemplaient les traits de Jean-Paul gravés à des cent mille exemplaires, et ceux aussi du vieux papa Pouchard qu’aucune presse jamais, durant cinquante ans de labeur, n’avait frappés ; et elles s’interrogeaient honnêtement : « Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Si encore Jean-Paul avait fait quelque chose, mais il a seulement causé la mort d’un homme, et il s’est cassé la cuisse au fond d’un ravin ! »

Il vint au Sardanapalus une si grande affluence qu’un chasseur avait assez à faire de monter les cartes tout le long du jour. Jean-Paul reçut des félicitations jusque même de ses anciens camarades qu’il ne voyait plus ; lui-même se demandait si ces compliments n’étaient pas ironiques, car ils lui venaient de pauvres garçons destinés à travailler toute leur vie durement pour un gain dérisoire, et il en connaissait parmi eux qui avaient perdu l’œil ou le doigt, et failli maintes fois laisser leur peau tout entière dans des travaux anatomiques, au milieu du silence professionnel ; mais non ! ils semblaient franchement touchés, comme la foule innombrable, par le simple retentissement fait autour de son nom.

Le père Pouchard lui-même, qui pourtant se possédait assez bien, eut un moment de fierté paternelle après sa stupéfaction première ; il y alla d’une larme, dit-on : à cause du nom de son fils, ou à cause du sien propre, de sa photographie et des titres de ses ouvrages répandus par la même occasion ? Il crut, un instant, à la science divinatoire de Mme de San Stefani et il le lui dit, sans la convaincre d’ailleurs, car c’est elle qui, de tout cela, demeurait le plus ébaubie. Elle avait eu foi en son gendre ; puis elle avait cessé de croire en lui ; mais elle n’avait jamais compté que la gloire pût venir comme cela, pour rien.

— Mais si ! lui disait le père Pouchard.

Il se présentait au Sardanapalus des inventeurs malheureux que M. Pouchard père se plut à recevoir quand il se trouvait là. Et il en nota quelques-uns qui portaient des mémoires fort intéressants : ruinés par des expériences coûteuses, ou perpétuellement éconduits par la science officielle, ces infortunés venaient, humblement, offrir à M. Jean-Paul Pouchard le bénéfice de leurs recherches, pour que sa notoriété les illustrât, et ils déclaraient qu’ils se contenteraient en retour d’une charité, d’autres même ne demandaient rien. Emu de telles scènes, M. Pouchard père disait : « La gloire n’a aucun lien nécessaire avec le mérite individuel ; c’est une sorte de capital divin jeté du haut du ciel entre de certaines mains privilégiées, en vertu de l’antique principe que nous croyons injuste parce que nous n’en connaissons pas l’essence : l’esprit souffle où il veut. Ce capital est destiné à mettre en valeur l’apport anonyme de collaborateurs obscurs. Rien de plus vain que de prétendre attacher un juste nom à une œuvre. C’est la nature entière qui travaille par nos mains et enfante dans notre douleur. Effaçons-nous. Inclinons-nous devant l’éclat mystique qui environne certaines têtes, fussent-elles celles que notre débile entendement personnel serait tenté de coiffer du bonnet d’âne. » Raisonnant avec cette indulgence, M. Pouchard père ne se défendait pas complètement de penser à son nom, à sa photographie répandus à profusion dans les feuilles publiques par le fait de « l’éclat mystique » qui environnait son fils, auteur d’un accident d’automobile.