Eh bien, dans cette affaire, le plus étranger à la vanité de la renommée, c’était Jean-Paul Pouchard, étendu, d’ailleurs, la cuisse dans un appareil, le thorax assez mal en point, la tête emmaillotée de bandelettes, comme celle d’une momie. Non qu’il souffrît énormément de son état ; mais son esprit était totalement appliqué à imaginer des systèmes plus parfaits pour soulever un moribond dans son lit, pour lui permettre de manger, de boire et d’accomplir avec la plus grande aisance l’ensemble des fonctions indispensables.
Entre temps, il s’émerveillait de voir sa belle-mère lui sourire, lui confier qu’elle savait l’achat clandestin de l’hôtel du Ranelagh, qu’elle lui pardonnait, qu’elle l’aiderait de ses deniers, qu’elle prenait à sa charge la pension à la veuve du mécanicien. Il était quelque peu confus de l’avoir satisfaite en agissant d’une manière si éloignée de cette intention. Quant à lui, il n’avait jamais ambitionné la gloire, il ne convoitait encore que de posséder la meilleure marque d’automobile et l’habitation la plus ingénieusement combinée ; et, dans l’inaction de la convalescence, au Sardanapalus, il caressait le jour où les chirurgiens autoriseraient son transfert avenue Raphaël.
M. Pouchard père s’accoutumait à quitter la paisible rue Garancière pour l’avenue des Champs-Elysées, et il entrait maintenant comme chez lui, ma foi ! dans ce temple moderne du Sardanapalus dont la dorure des portiers, la pourpre des petits chasseurs, le tohu-bohu, les sonneries, l’avaient tant effaré tout d’abord. Il s’intéressait non seulement à la santé de son fils, mais à l’avenir qui lui semblait désormais assuré. La maison même dont l’industrie avait failli coûter la vie à Jean-Paul Pouchard, ne venait-elle pas de lui proposer dans ses bureaux une place de 40.000 francs ? Sur quoi, une maison rivale lui offrait 60.000 ! « 60.000 ! » prononçait Mme de San Stefani : « J’ai entendu, de mes oreilles entendu, j’étais là. » Et le vieux savant entendait, de ses oreilles entendait, que son fils allait se faire en une année ce qu’il ne gagnait pas, lui, en vingt ans.
M. Pouchard père avait un jeune protégé de qui l’intelligence et l’érudition précoces égalaient la pauvreté. Il n’avait pu, malgré nombre de démarches dans les mondes académique et universitaire, obtenir à ce garçon un modeste emploi. Un député, ancien entrepreneur de maçonnerie, intrépide chauffeur aujourd’hui, qui se trouva au chevet de Jean-Paul pendant que le vieux père Pouchard se lamentait, prit en main sa cause et la gagna en l’espace de trois semaines.
M. Pouchard père avait reçu le ruban de la Légion d’honneur sous Napoléon III, lors de la publication d’un immense travail sur l’Egypte, qui avait eu la chance de paraître à l’époque de l’inauguration du canal de Suez ; depuis lors, absorbé par des études sur l’inégalité des races, dépourvues d’actualité, du moins en apparence, il vivait très loin des faveurs. Le maçon lui obtint la rosette au 14 juillet. Le nouvel officier de la Légion d’honneur invita le maçon à déjeuner avec une dizaine de membres des différentes sections de l’Institut, au milieu desquels le maçon ne se trouva pas plus mal à l’aise que cela, d’autant, affirme-t-on, que deux ou trois lui firent la cour.
Jean-Paul reçut la visite d’anciens camarades, jeunes agrégés sortis de Normale, et jeunes ingénieurs de l’Ecole centrale où il n’avait pu entrer, qui venaient sans vergogne solliciter son crédit, ceux-là pour être tirés d’un petit trou de province où ils gisaient, ceux-ci pour obtenir une place de contremaître dans une industrie active, ou même « n’importe quoi, c’est bien simple, pour manger ». Des docteurs-ès-lettres souhaitaient ardemment faire insérer une chronique, une nouvelle, dans des journaux de sport. « Fichtre ! leur disait-on, mais ce sont les plus lus : vous entreriez plus aisément au Figaro ! » Ces doctes jeunes gens se retiraient avec leur copie, mais remplis d’une déférence plus béate et plus ahurie pour cette étrange et nouvelle puissance créée par des moyens matériels de déplacement.
Enfin l’intéressant blessé, ayant été transporté avenue Raphaël, dès qu’il fut debout inaugura son hôtel par une grande réception.
A la vérité, l’hôtel ne produisit pas beaucoup d’effet, malgré l’escalier fameux, malgré les féeriques machineries. Jean-Paul Pouchard était connu à Paris pour avoir été un des premiers estropiés dans l’exercice d’un sport, objet momentanément de la curiosité générale : il n’en faut pas demander davantage aux esprits. Tout au plus pouvait-on consentir à lui reconnaître d’autre valeur que celle d’être l’Estropié de qui l’on parle, l’Estropié qui figurera dans les revues de cafés-concerts. Et puis, les cervelles bourgeoises, lorsqu’on leur annonce une installation coûteuse et peu commune, rêvent de magnificences dites « princières » ou tout au moins de trucs d’un machiavélisme inouï. L’extrême sobriété de ce « style » les déconcerta. A la seule annonce d’ameublement moderne, ils avaient eu des visions d’arborescences d’aquarium ou bien d’ossuaires « artistement » distribués. L’absence systématique de l’or leur fut pénible comme un mets sans sel : l’or, la couleur vive, les étoffes riches, une certaine abondance de reliefs, forment le repas préféré de l’œil de l’homme. Le fils du père Pouchard, même inculte, était bien trop affiné encore pour exécuter consciemment une œuvre qui emportât les suffrages publics. Quelle erreur de produire des décors simples, juste à une époque où les grosses mœurs des gens d’affaires fleurissent naturellement en faste !
M. Pouchard, le père, fut invité à la réunion, et il y vint avec quelques personnes de son monde qui étaient les obligées de Jean-Paul. Il y vint avec sa bonhomie habituelle, par le moyen des tramways qui l’amenèrent au Ranelagh dans le même temps qu’il faut pour aller à Versailles ; mais à qui sait penser, les heures sont courtes et légères.