Il trouva là son ami, le maçon, qui lui prit le bras familièrement et le présenta à nombre de gens, un peu comme un bahut que l’on vient de faire épousseter chez l’antiquaire. Cinquante ans de travaux historiques, même traduits en plusieurs langues, n’atteignaient pas pour ce monde le poids du dernier roman pornographique ou de la blague de la semaine dans le journal La Rigolade. On disait : « Ah ! c’est le vieux papa !… Eh bien ! c’est gentil de l’avoir fait décorer. » M. Pouchard qui aimait à rappeler les souvenirs d’antan, avait dit devant le député, ancien maçon, qu’il s’honorait d’avoir connu M. Mérimée et de posséder de lui de fort belles lettres. Le député, ancien maçon, voulant flatter M. Pouchard, répétait en perroquet : « Il a connu M. Mérimée. » Et le nom de Mérimée voletait dans cette réunion de 1900 sans évoquer rien. Le député, à mi-voix, faisant le pédant, résumait en deux mots tout ce que lui redisait le sujet : Mérimée rappelait « Badinguet » ; Badinguet rappelait « mœurs scandaleuses » ; et le vague de ces débauches se personnifiait en « Cora Pearl ». Et il allait disant : « Badinguet… Cora Pearl !… » et clignant de l’œil avec finesse et gauloiserie. M. Pouchard disait : « Madame, avez-vous lu Colomba ? » Il se rencontra deux femmes qui avaient lu Colomba ; mais elles n’avaient jamais remarqué le nom de l’auteur. — « Et Carmen aussi ? vraiment ?… mais je croyais… » — « Oh ! pas la musique. »

Quand le bonhomme eut fait le tour des salons, il alla s’asseoir dans une encoignure et se prit la tête à deux mains pour ne point la perdre.

« Ah çà ; saperlipopette ! se disait-il, je n’ai pas la berlue ? Voilà Monsieur mon fils qui, toujours, représenta à mes yeux le type achevé du « propre-à-rien ». Ce garçon, d’intelligence ordinaire, ne fut jamais qu’un manœuvre industrieux, encore qu’un peu fainéant : incapable de suivre les études classiques élémentaires, retranché par avance du seul avenir que ma vanité paternelle eût souhaité pour lui, il a échoué piteusement au concours d’entrée de la seule école où ses facultés semblaient lui permettre de frapper… La sueur perle à mon front au souvenir de cette épreuve humiliante !… Désespéré, je l’abandonne à une femme, un peu hurluberlue à mon sens, qui le gratifie de sa fille et de la fortune. Mon dadais gâche quatre années à flairer, révérence parler, comme un chien, pour savoir le lieu le plus propice où déposer son bagage. Bref, il perd tout commerce avec Paris et il gaspille la dot de sa femme. Et voilà que, pour six mois d’esbroufe au Sardanapalus, pour une chute d’automobile retentissante, pour la construction d’un hôtel impayé, qui ne flatte même pas le goût des gens qu’on y réunit, et qui est déjà — je viens de l’entendre chuchoter — un sujet de caricature dans les journaux qu’on lit chez le coiffeur, voilà un gaillard qui attire chez lui, d’un seul coup, plus de monde que n’en reçurent, dans le courant de leur carrière, M. Renan, M. Taine ou M. Pasteur ! Et quel monde ! Si mes oreilles ne me trompent pas, ce ne sont pas là des noms quelconques recrutés au hasard par l’allèchement d’un bol de punch ; ce sont les noms qui éclaboussent de lumière l’œil du badaud parisien et de l’étranger de passage ; ceux qui entretiennent nos journaux et nos revues par les annonces ; ceux aussi qui gouvernent le marché : des commerçants, des grands industriels ; ceux qui produisent et ceux qui font circuler, gens essentiels dans la nation, oserai-je dire, gens affairés, opulents et naturellement enclins au plaisir, auxquels se joignent tous ceux qui, dans une grande ville, sont avides de jouir : descendants de familles, aujourd’hui sans emploi, fêtards de tradition, noceurs de naissance, et encore tout ce qui court après la vie aisée, remuante et agissante : cosmopolites, artistes, auteurs dramatiques attachés au monde où il se passe quelque chose, romanciers valets de la société à la mode, autrement dit les rois du monde, leur suite, leurs maîtresses, leurs bouffons, leurs historiographes. Ils sont les maîtres et les trafiquants de la matière, dont les transformations et les échanges règlent la vie économique, laquelle règle la vie universelle et en définitive la vie particulière de chacun de nous. Il ne faut pas rire : c’est une puissance qui est là !

« De quoi suis-je étonné ? De ce qu’elle est là chez mon fils ? Elle est là chez mon fils, parce qu’elle ne sait où aller et parce qu’il faut qu’elle aille quelque part, étant essentiellement agissante ; elle est chez mon fils parce qu’elle manque de direction, parce qu’elle se transporte au hasard, comme elle adopte un restaurant ou un petit théâtre… Ou, plus exactement, elle est chez mon fils parce qu’il a poussé par hasard le cri qui l’attire, dans la langue qu’elle connaît. Il s’est cassé la cuisse sur l’un de leurs joujoux, et il avait, pour ainsi dire, préparé de longue date cet événement-réclame en abondant dans le sens du mouvement actuel : le bien-être mécanique, le confort scientifique. »

Qu’il se tournât à droite ou bien à gauche, M. Pouchard surprenait un sujet de conversation identique : il s’agissait de la rapidité et de la mauvaise odeur du métropolitain, de la lenteur des tramways, de l’archaïsme de l’institution des bureaux d’omnibus et des contrôleurs pour « correspondance militaire » ou pour le « voyageur descendu de l’impériale », ou bien du goût nouveau de se loger loin du centre de la ville, où cependant l’on est attiré tous les jours pour le couturier, pour le goûter, pour tout, en somme ; où l’on descend le matin, où l’on passe l’après-midi, où l’on retourne le soir au restaurant, au théâtre et aux soupers de nuit ; et de la peine qu’on se donne pour exécuter ces allées et venues, et combien l’existence en est compliquée ! — « Mais pourquoi habiter si loin ? — Ah que voulez-vous ?… Le chauffage central, le garage pour automobile !… le confort moderne !… » Et ces appartements, dont le perfectionnement augmente sans cesse, et qu’on n’a pas le temps d’occuper la durée d’un bail, que d’autres s’élèvent en face, plus parfaits encore, et qui vous laissent dégoûtés de celui dont vous étiez content ! Presque tous ces gens, peu ou prou, ressemblaient à Jean-Paul Pouchard. Une pauvre dame, en six ans, avait déménagé quatre fois ; elle s’avouait rompue, elle désirait, disait-elle, la tranquillité de la tombe : « Mais que voulez-vous ?… le confort moderne !… » Une autre, gâtée par les « avantages de l’automobile », n’osait plus prendre ni tramways ni fiacres ; mais comme l’auto ne pouvait se frayer partout passage, elle la laissait à la Madeleine et faisait toutes ses courses à pied : « Que voulez-vous ?… le confort moderne !… » Un de ces messieurs, fort entouré sortait tout frais de la Santé où il avait purgé une condamnation à un jour de prison pour contravention aux règlements de vitesse. Il s’indignait d’avoir été anthropométré, douché, soumis à la visite intime… « Que voulez-vous ?… le confort moderne ! »

« Je ferais volontiers une conférence, reprenait M. Pouchard, pour démontrer que la foi en l’avènement du bonheur par le moyen du bien-être est la plus abjecte imbécillité, car l’homme n’éprouve de plaisir que dans l’effort et dans la lutte, et sa plus grande volupté est de se vouer à une idée ou à un être… »

Toutefois, il s’en abstenait ce soir, parce qu’il se défendait mal d’une certaine indulgence pour ces gens qui ignoraient le nom de Mérimée, mais qui allaient répandre le sien. Le bruit qui est d’essence grossière est d’essence divine cependant, comme le vent brutal et stupide qui tout de même féconde les fleurs. Les travaux de Pouchard, trente ans ensevelis, soulevés un jour par un bête ouragan, vont retomber entre vingt mille mains et porter quelque part des fruits !…

Et M. Pouchard s’arrêtait, pour méditer ce mystère. « Au reste, ajoutait-il, ce n’est pas vraiment le « confort » qu’aiment ces gens, mais l’ingéniosité qui le crée ; et c’est un hommage rendu par leur matérialisme à l’intelligence. »

Au cours de son monologue, M. Pouchard suivait des yeux, dans la cohue, le membre du Parlement, ancien maçon, à qui il devait sa nomination au grade d’officier de la Légion d’honneur. Ne se sentait-il pas pour cet homme une affection particulière ?

Ce maçon s’était mis en tête de lui louer un appartement dans une maison qu’il venait de construire « avec tout le confort moderne ». Et il n’était déjà plus de toute invraisemblance que M. Pouchard quittât la rue Garancière, uniquement pour lui être agréable.