Oh ! M. Pouchard, le père, glissait, lui aussi, dans un ravin dangereux pour n’être pas celui des Vaux-de-Cernay. Et pour innocenter son attitude, il se reprenait à discourir :

« Pourquoi suis-je au milieu de cette société, en intrus, isolé et presque sans possibilité d’engager avec elle une conversation ? J’appelle « moi » ma classe : les lettrés, les savants, ceux qui pourraient le mieux s’entendre avec ces parvenus ou ces « parvenants » pleins d’énergie et de vie, ceux qui pourraient leur communiquer l’étincelle spirituelle qui leur manque ou l’idée morale qui « polariserait », comme nous disons en notre jargon trop spécial, leur but d’action, leur manière de vivre et leurs plaisirs. Et n’aurions-nous pas, nous, lettrés et savants, grand bénéfice au frottement de ces rustres sanguins et quasi incultes ? Ils me choquent, moi, vieux bonhomme descendu de mon cabinet et de mes séances académiques, par la grossièreté de leurs appétits et par l’aveuglement qui les précipite dans l’abîme de la vie exclusivement matérielle ; mais c’est parce que j’ai pris l’habitude de ne fréquenter que mes pareils, et de vivre sans cesse à l’écart des tâcherons qui ont un rôle important dans la vie sociale, et que nos lumières devraient éclairer. Que faisons-nous, tout seuls, entre nous ? Songe-t-on à ce que cette chère et charmante expression française « entre nous » — qui marque autant notre esprit sociable que notre esprit de caste — contient de sot et coupable égoïsme, et d’éléments de caducité précoce pour chacun de ces petits groupes résolus à ne vivre que d’eux-mêmes ? Que font mes amis les hommes de lettres de haute culture ? Ils vivent entre eux, tirent la quintessence de leur art ; ils s’affinent si bien que le contact d’un homme moins poli qu’eux-mêmes leur est intolérable ; ils s’alimentent d’un même air sans cesse respiré, et ils abandonnent le noble et redoutable rôle de romancier des mœurs ou d’écrivain de comédie à une meute de talents gouailleurs, pessimistes par paresse, qui, au lieu de pénétrer avec complaisance dans les âmes de malheureux affolés, d’essayer de les discipliner, de les conduire, de les élever en tout cas, flattent hypocritement leurs bassesses et leurs vices en les leur peignant plus hideux et incurables, et les encouragent à se vautrer dans leur fange en prophétisant comme prochaine la fin de toute société, de toute espérance… »

M. Pouchard poursuivit ses pensées et ses chimères qu’il voyait courir entrelacées en groupes ailés, jusqu’à ce que la fatigue abaissât ses paupières. Il s’éveilla en sursaut lorsque se tut le ronronnement langoureux des tziganes qui supplée, dans ces réunions, à l’insuffisance de la conversation ; il tira sa montre et s’éclipsa rapidement pour ne point manquer le dernier tramway.


Quelques heures plus tard, Jean-Paul Pouchard et Rita montaient à leur chambre d’acajou, passaient à leurs cabinets de toilette d’érable moucheté, et ils eussent pu s’asseoir, pour faire enlever leurs chaussures, sur de ravissantes chaises de citronnier marqueté, à siège et dossier mobiles, s’adaptant aux inclinaisons du corps les plus variées. Mais Jean-Paul et Rita préféraient congédier tout domestique.

Jean-Paul se déshabillait à demi couché sur son lit, selon une habitude de gamin, en battant du pied la courtepointe et repassant les événements de la journée. Rita aimait jeter ses chaussures fort loin d’elle, autant que possible par-dessus la tête de Jean-Paul, pour le narguer, lui, ses manies de confort et les embauchoirs tout préparés, et la petite armoire à tour qui était à portée de sa main et destinée à faire passer les bottines aux mains du valet de chambre par le même truc dont usait jadis Jean-Jacques pour se débarrasser de ses enfants ! Elle n’eût eu qu’à tourner une manette d’argent pour faire couler par le bec des cygnes l’eau chaude et l’eau froide. Mais ces beaux cygnes ciselés et leur vomissement l’exaspéraient, et il lui fallait maintenant, pour son bonheur, un bon broc d’eau, une bonne bouillotte à l’anse brûlante qu’elle empoignait à l’aide d’un vieux journal replié. Faire balancer sa cuvette sur un récipient invisible qui fait longtemps « glouglou » comme une personne qui a de la dilatation d’estomac ! pouah !… Rita respectait l’installation de son cabinet de toilette, mais elle usait d’une petite cuvette de quatre sous, où elle s’était lavée jeune fille, et elle la posait sur une chaise. Sur quelle chaise ? Sur une chaise de la cuisine, ne vous déplaise, parce que celle-ci avait le siège plat et les pieds solides. Son luxe ? Il consistait à verser ses eaux de toilette dans un seau vulgaire, et même en grande partie à côté du seau, en éclaboussant le linoléum et faisant des lacs. A la bonne heure, c’était amusant !

1903.

L’USAGE

« Les raisons qui font qu’une femme tombe, comme on disait autrefois, ah ! elles sont de bien des sortes, et il y en a parmi elles d’inattendues et même de paradoxales. Nous n’en sommes pas, ma chère amie, à une confidence près, et je puis vous faire celle-ci sans inconvénient pour moi : à vous elle pourra, à l’occasion, être plus utile qu’un exemple édifiant.

« J’avais presque dix années de mariage et pas la moindre peccadille à me reprocher, — vous savez que je me suis mariée très jeune, — lorsque, les affaires de mon mari devenant plus étendues et plus prospères, nous fûmes tout naturellement, insensiblement, entraînés à voir un monde étranger au nôtre. Je n’éprouvais pour ma part aucun besoin de faire de nouvelles connaissances ; mais nous dînions ; nous n’étions, il faut le croire, trop déplaisants ni l’un ni l’autre, — mon mari, plus recherché que moi, certes, à cause de sa jolie voix ; — on nous invitait ; nous ne refusions guère ; c’est ainsi qu’en l’espace de quelques mois nous nous sommes trouvés environnés de figures que nous ignorions totalement l’année précédente. Les manières, le ton changeaient comme la toilette. Ça amusait plus mon mari que moi, tout d’abord ; mais comme il me trouvait rajeunie à mesure que je me faisais plus élégante, et comme nous pénétrions dans des maisons où le compliment est autrement dru et fréquent qu’il ne l’est dans les nôtres, je suis femme n’est-ce pas ? et je mentirais si je disais que je suis restée insensible à ces changements.