« C’est une chose curieuse, à Paris, que l’on puisse, et pour ainsi dire en passant d’un étage à un autre, rencontrer — le mot n’est pas trop gros — des civilisations si dissemblables. Nous nous étions tenus jusque-là dans ce milieu que vous connaissez, non pas austère, mais très réservé de ton et de manières, où la galanterie existait à peine, et où l’amour, qui existe partout, se dissimulait sous des airs de correction extrêmement difficiles à tenir et qui donnaient un mal fou aux malheureux passionnés sortis des voies régulières. Vous ferai-je soupçonner le fossé que nous traversions pour passer d’un milieu à l’autre, en vous disant que Guillaume prit de l’ombrage la première fois qu’il vit des hommes me baiser la main ? Cela ne se faisait pas chez nous. Quant à monter dans une voiture avec un monsieur rencontré en visite, ce dont presque aucune femme ne se gênait sur l’autre bord du fossé, je n’ai moi-même jamais pu m’y faire : qu’est-ce qu’aurait dit maman, seigneur Jésus ! ou n’importe quelle personne de notre vieux monde, si elles m’avaient aperçue en auto avec un étranger !
« Dès la première année de notre nouvelle vie, nous fîmes la connaissance d’une famille dont je ne vous dirai pas le nom, mettons les X…, si vous voulez bien. Comment se fit l’accrochage entre les X… et nous ? Du diable si je saurais vous le dire ! Il n’y avait aucun de leurs membres qui me plût à moi particulièrement, ni que je parusse charmer non plus ; mon mari ne trouvait même pas chez eux à exercer sa belle voix ; c’étaient des gens d’une fortune dix fois supérieure à la nôtre, et nous n’avions pas un seul goût commun. Eh bien, nous fûmes aspirés dans leur remous ; nous fûmes de toutes leurs fêtes ; nous nous disions quelquefois, Guillaume et moi, en recevant leurs invitations : « Quelle corvée !… », mais nous acceptions cependant.
« Dès le commencement de l’été, ils nous prièrent à la campagne.
« Ils avaient un très beau château, pas très loin de Paris, mais qu’il fallait gagner en traversant en auto un pays infect, et ces excursions nous faisaient enrager. Tout le long du chemin, mon mari déblatérait contre les X…; il les trouvait insupportables, les femmes pas jeunes et laides, pas musiciennes surtout, les hommes, tous désœuvrés, presque tous débauchés et niais ; et il fallait le voir singer leurs expressions et leurs gestes, et surtout la manière dont l’un de ces messieurs, que j’appellerai M. Arthur, usait pour se courber sur le poignet d’une femme et le lui baiser sérieusement, longuement, comme s’il eût bu de l’eau. Ma foi, la seule chose qui m’amusait en allant chez les X…, c’était la répétition burlesque, que nous faisions en voiture, des scènes que nous étions assurés d’y voir, et en revenant de chez eux, c’était de nous féliciter d’avoir prévu juste. Cela, me direz-vous, ne valait pas le déplacement ! Mais, vous le savez aussi bien que moi, la vie est pleine d’inconséquences.
« Un certain soir de la fin de mai, il faisait exceptionnellement doux et beau ; c’était la première fois, nous disait-on, que l’on pouvait prendre l’air après le dîner, et même s’asseoir dehors sans être incommodé par la fraîcheur ; nous étions assez nombreux, le repas avait été plus gai que de coutume ; toute la compagnie se répandit dans le parc. C’est un endroit magnifique, vous ai-je dit ; le château est planté à mi-côte ; le parc s’incline doucement vers la rivière et est arrêté brusquement par une longue et large terrasse, en partie plantée, en partie découverte. Généralement la promenade aboutit là, qu’il fasse jour ou nuit ; on s’accoude et l’on bavarde en regardant la vallée. Il faisait ce soir-là un clair de lune admirable : cette eau glissant dans les prairies comme une couleuvre, ces bouquets de peupliers qu’on entendait frissonner, ces images incertaines où l’on essayait de retrouver les silhouettes d’objets connus, ces conversations autour de nous réduites à l’état de chuchotements, ces rires de femmes, tout à coup, dans l’ombre, ah ! que tout cela agit d’une singulière façon sur les nerfs ! Oui, je mets mon trouble sur le compte de l’heure charmante, parce que je n’éprouvais aucune espèce de séduction de la part de l’homme qui à ce moment m’accompagnait, c’est-à-dire précisément de ce M. Arthur. Je traversais tout simplement une de ces minutes où, sous l’influence d’un bien-être qui s’exalte par une irrésistible admiration pour la beauté des choses, nous nous sentons envahies du désir d’un bonheur inédit… C’est à ces moments-là que se prépare le triomphe de l’inconnu. Nous les dépassons souvent sans qu’il soit rien intervenu de plus que notre désir imprécis, et nous nous déclarons encore très heureuses d’avoir éprouvé un tel désir ; mais dans tout élément de nouveauté qui se présente alors à nous, nous croyons reconnaître, pauvres folles, celui qui va nous combler !…
« M. Arthur n’était pas un vilain homme, assurément ; de sa personne, il était impeccable : grand, bien fait, de jolies dents et même de très beaux yeux ; je me moquais de lui à cause de ses galanteries excessives et uniformes, quelle que fût la femme à qui il s’adressait ; il ne me déplaisait pas, il m’était tout à fait indifférent. Ses manières galantes et l’extraordinaire toupet qu’il avait dans ses propos ne dépassaient pas de beaucoup, en somme, les libertés que prenaient avec nous la plupart des hommes de son monde ; j’en avais été effarouchée au début, et c’est peut-être pour cela même que ces messieurs s’étaient intéressés à moi ; mais une fois admis que c’était l’usage, je me pliais, moi, plus aisément qu’aucune autre, en raison même de mon application à ne pas manquer aux usages.
« Vous baiser la main n’était rien ; on le faisait en vous disant bonjour, en vous disant adieu, et dans l’intervalle on ne s’en privait pas, au détour d’une allée ou sous le prétexte que vous aviez dit un mot exquis ou que votre chapeau vous allait à ravir. Je vous ai dit que M. Arthur vous buvait le poignet ; il lui arrivait aussi de vous retourner brusquement la main et de se désaltérer dans le creux ; il remontait avec non moins de prestesse sur l’avant-bras, y sachant insister tout juste ce qu’il fallait pour vous relisser, de la lèvre, le duvet dérangé par la brusquerie de l’attaque… Mais oui, que voulez-vous ? cela se faisait, c’était l’usage dans une maison extrêmement « chic » et qui nous en imposait de toutes les façons, beaucoup plus que nous n’osions le reconnaître.
« Pendant que je considérais avec tant d’agrément les fantaisies de la clarté lunaire sur l’eau, sur les peupliers et sur les prairies, M. Arthur, accoudé à côté de moi sur le mur bas, me versait avec abondance et facilité de ces paroles que nous jugeons banales quand nous les entendons adresser à d’autres, ou bien quand leur effet sur nous est usé, mais qui, dans le bon moment, sont estimées et bien reçues. Je me rappelle parfaitement les sornettes qu’il me contait, et si je les répétais aujourd’hui, je rougirais, bien plus que de ce qui est arrivé par la suite, de les avoir jugées sur l’heure parfaitement spirituelles. Oh ! les hommes de l’espèce de M. Arthur ne tenaient point le boniment de tendresse et de poésie dont s’accompagnent les scènes classiques au clair de lune. Chose étrange ! mon état, mon bonheur intime était bien conforme à celui qui anime ces scènes à la Verlaine ou à la Musset tant de fois lues, vues au théâtre, ou bien chantées ; et cependant mon bonheur, de cette famille-là, s’accommodait très bien des propos cyniques d’un monsieur qui se fichait, je vous prie de le croire, de la lune, de la poésie… je n’ose ajouter : « et de moi-même », car enfin il y avait quelque chose de moi à quoi il tenait, ce soir-là, assez fort.
« Il profita d’un geste que je fis, en désignant sur la rivière une petite barque qui avançait très lentement et où il était presque obligatoire, par une telle soirée, qu’on supposât des amoureux, pour me baiser le bras, à la saignée, en appuyant un peu plus que de jeu. Je retirai mon bras sitôt que je le pus en disant : « Ah ! pardon, vous vous oubliez ! » Il me dit : « C’est ma foi vrai. » Et il m’entraîna un peu plus loin, sous le couvert de la charmille, sous prétexte de ne pas perdre de vue la barque des amoureux. On croit que ce n’est rien, un baiser ; celui-ci, ma chère, m’avait transpercée, et l’homme qui me l’avait donné était transfiguré pour moi.
« Je n’étais pas dupe du tout du motif au nom duquel il m’entraînait dans la partie ombreuse, et je le suivis, faisant sciemment la cabotine, simulant une attention ardente entre les troncs des tilleuls pour une barque qui était certes le cadet de mes soucis. Il m’arrêta tout à coup en m’empoignant le bras, plus haut que le coude ; il me faisait de ses doigts un anneau qui m’entrait dans la chair. Il sentit bien mon bras qui se raidissait et se refusait, et il me dit : « Oh ! c’est bien innocent !… préfériez-vous donc le baiser ? » Est-ce curieux ! oui, en effet, le baiser, si sensible qu’il eût été pour moi, mais pour le fond de moi, me semblait plus inoffensif que l’anneau, parce que les baisers se donnaient, étaient d’usage : j’en avais déjà l’habitude ! Le baiser de tout à l’heure comptait assurément pour moi, mais je soupçonnais qu’il ne comptait pas beaucoup pour M. Arthur. Je lui dis, hypocritement : « Les baisers, c’est de la politesse »… Façon de lui faire entendre que, dans mon esprit, je ne lui avais accordé aucune faveur particulière. « C’est exact, me répondit M. Arthur : en effet, une femme de qui on ne serait pas tenté de baiser ne fût-ce que le bras, serait autorisée à penser qu’on ne la trouve guère jolie… — Ne fût-ce que le bras ! sapristi, comme vous y allez ! Comptez-vous cela pour rien ? — Pour rien du tout ! » me dit-il. Et là-dessus, il me commença un petit cours énervant de libertinage, des sophismes inimaginables, ma chère, des horreurs. Et, ce disant, il continuait à me baiser le bras, parce que l’axiome était posé que cela ne comptait pour rien du tout. Ce qu’il me débitait formait un sujet qui, pour moi, d’ordinaire, est assez dégoûtant, et contre quoi j’éprouve une répulsion naturelle. Eh bien ! écoutez-moi, car c’est là peut-être ce qu’il y a de plus caractéristique dans le cas que je vous raconte ; mon état, ce soir-là, était tel — mon état inspiré d’abord par le clair de lune et la beauté nocturne — que ces sujets répugnants s’accommodaient de lui comme s’ils y eussent été chez eux ; ils m’agaçaient, mais c’était un agacement que je n’eusse pas voulu interrompre ni soulager, et en voici la preuve. Pendant que cet animal d’homme me dévidait son diabolique chapelet, on m’appela. C’était la belle-sœur de M. Arthur qui m’appelait, je reconnus sa voix ; elle m’appelait pour m’épargner que mon mari lui-même n’allât à ma recherche. Et je m’aperçus qu’il ne devait plus y avoir personne en nos environs, et que c’était l’heure de partir. La voix se rapprocha, et il ne me vint pas à l’idée que de ne pas répondre c’était, vis-à-vis de l’homme qui me caressait les bras, un aveu assez net de complicité. J’étais à la fois honteuse et désireuse de ne pas bouger. La belle-sœur arrivait ; elle pénétra sous les tilleuls ; et, sans nous donner le mot, l’homme et moi, nous l’évitâmes en nous serrant de près et en guettant doucement dans le coin d’ombre d’un gros tronc. Elle n’était pas à quatre pas de nous, que je sentis ma bouche captée sous une moustache qui sentait bon…