— Ah ! hasardai-je, ta femme a un frère ?
— Oui, oui, dit-il, ma femme a un frère !
Et je vis soudain la figure de mon Thomasseau toute changée ; il regardait fixement au loin, devant lui, en amenuisant les yeux, comme pour discerner quelqu’un qui eût pu poindre, tout petit, là-bas, là-bas. Il fronçait les sourcils, et sa mâchoire se contractait. Je crus qu’il apercevait précisément son beau-frère, ou quelqu’un dont la rencontre lui allait être désagréable ; mais nous continuâmes à avancer sans qu’il abordât personne. C’est en pensée qu’il s’était représenté quelque figure redoutable. Il me parla d’ailleurs aussitôt du « Circuit des Ardennes », qu’il avait suivi en touriste…
— En touriste, à la bonne heure ! J’espère bien que tu ne prends jamais part personnellement à ces courses folles ?…
— Ah ! non, dit-il, c’est assez, pour la famille, qu’il y en ait un qui fasse cette sottise ! Dès avant la course, trois semaines durant, ma femme en émoi, ma belle-mère pendue au téléphone : « Court-il ?… Empêchez-le de courir ! Examinez vous-même la voiture, au moins !… De grâce ! prêtez-lui votre mécanicien, alors ! Ou suivez-le ! Ne le perdez pas de vue !… » C’est-à-dire, entre nous : « Risquez de vous rompre les os vous-même, mon gendre. » Cela, pourquoi ? Pour secourir un crétin !…
— Un crétin ?…
— Mon beau-frère, parbleu !…
— Oh ! pardon, j’ai répété un terme…
— Répète ! répète ! mon cher ami, répète le terme !… Mon beau-frère est un crétin ! C’est connu, entendu, jugé, publié en première page des journaux sportifs !… Mon beau-frère ? Mais tout le monde se fout de lui !…
Monté sur ce qui était évidemment son dada favori, voilà Thomasseau lancé à perdre haleine. Nulle discrétion ne le tient plus ; il semble qu’un hasard m’ait fait témoin de cette tare de famille, et il en épanche tout le flot bilieux sur un terrain complaisant ; il avait commencé par être amer et acerbe ; mais, en devenant expansif, il devient quasi joyeux. Exprimer son aversion est un des besoins les plus incoercibles de cet homme d’ailleurs heureux, mais en proie, comme tant de gens, à un excitant peut-être moins néfaste qu’on l’imagine et qui se nomme « une bête noire ».