— J’ai eu, dit Thomasseau, le pressentiment de ce que serait pour moi mon beau-frère, dès avant mon mariage. A l’époque où je faisais la cour à ma fiancée, est-ce que ce serin-là ne s’était pas mis en tête de jouer le rôle de Père-la-pudeur ? Pas une entrevue où je n’aie trouvé ce grand nicodème plus près de moi que ne l’était sa sœur ! La maman ? le papa ? eux ? jamais ! Des amours, mes beaux-parents, t’ai-je dit ; c’est à se demander comment ils ont pu donner le jour à une ganache pareille !
— Ils auraient pu, du moins, le retenir, l’empêcher de t’importuner…
— Il m’avait voué dès le début une affection sans borne ! Il me fallait m’en déclarer touché ; et les parents, la sœur elle-même, en étaient attendris, tant ils auguraient bien de cette amitié pour l’avenir. La chère petite, elle, était un peu timide, elle ne parlait guère, mais, au fond, elle comprenait très bien que son frère me gênait, et je lisais dans son sourire fin qu’elle m’engageait à prendre patience. Ne serions-nous pas seuls un jour ? Ah ! vertubleu ! que le jobard m’a embêté !
— Tu es peut-être injuste envers ce garçon, Thomasseau. Oublies-tu le rôle bienfaisant de l’obstacle en amour ? Combien de mariages, qui n’auraient été que de raison, ont dû à de vieilles tantes raseuses d’être aiguillonnés jusqu’au plus vif désir ! Combien de maris jaloux ont provoqué de passions pour leur femme !…
— Je te trouve excellent, avec ton obstacle, mon vieux ! J’aurais voulu te voir prendre part à ce steeple ! Nous n’étions pas depuis trois semaines en voyage de noces, que l’escogriffe nous rejoignait en Italie, sous le prétexte qu’aucune occasion meilleure ne saurait se présenter pour lui de compléter son éducation artistique ! Inutile de te dire que cette variété de serin se destinait à la littérature !… Et il a fallu voyager avec ça, visiter des musées avec ça, avoir ça en tiers avec soi à la petite table dans les hôtels et sur le strapontin des voitures, et rapporter ça sur ses clichés photographiques ! Ah ! non ! Ah ! non ! Je te trouve exquis avec ton obstacle bienfaisant ! Celui-là m’a empoisonné mon voyage de noces. Ce n’était pas la peine d’aller jusqu’à Naples, pour n’aspirer qu’à s’enfermer à clef, le soir, — enfin seuls ! — dans sa chambre, ou à rentrer le plus tôt possible à Paris, — enfin chez soi !…
— Tu vois, tu vois, Thomasseau : il y avait du bon ! Ton beau-frère, qui sait ? t’a décuplé le goût de l’intérieur, de l’intimité à deux…
— Merci, mille fois ! Je me serais passé de son coup de main ! Et depuis, tu crois que j’en suis quitte pour l’encombrement des débuts ? Jamais, pas un seul jour, entends-tu bien, je n’ai cessé de me heurter sur mon chemin à cette oie battant des ailes ! La carrière littéraire du monsieur, sais-tu en quoi elle a consisté ? A mettre à profit mes relations d’affaires avec le monde des journaux pour obtenir l’insertion de quelque ânerie ; à tromper pendant quatre ans ses père et mère par ce succès factice ; à me rendre, moi, redoutable dans les salles de rédaction : « Thomasseau et la « copie » de son beau-frère ?… la barbe !… » à mettre, il est vrai, mes beaux-parents à mes pieds, le sort de leur benjamin dépendant de moi, et tu vas trouver, je n’en doute pas, que c’était encore pour moi tout bénéfice !… Il est certain que, grâce à leur encroûté de rejeton, j’ai revêtu, à leurs yeux, la figure même de la divine Providence. Mais quel rôle à jouer ! quelle charge ! Faire passer tous les quinze jours les « exquises bleuettes » de mon homme de lettres n’était rien ; un jour, il a fallu le faire exempter du service militaire : démarches, temps perdu, médecins, mensonges, humiliations, aventures inénarrables ! Un autre jour, ç’a été pis, je suis tenté de le croire : j’ai perdu mon unique mois de vacances à opérer le sauvetage du jocrisse, englué jusqu’au col dans une très ennuyeuse histoire de femme ! Un jour, enfin, ç’a été le comble : il a fallu, coûte que coûte, mettre un niais totalement incapable en état de gagner de l’argent !
« J’en suis là. Je l’ai fait entrer, te disais-je, à la maison. Je l’ai dans mon bureau, du matin au soir, en face de moi, à ma table, où je me nourris de l’air de ses poumons en faisant son ouvrage et en gagnant les trois cents francs qu’il touche à la fin du mois, quand je n’absorbe pas la poussière et les gaz d’échappement de sa voiture, afin d’être le premier à le panser, à reconsolider son existence précieuse si le malheur voulait qu’elle fût compromise dans un mauvais virage !… Et, mon vieux, ce n’est pas pour me flatter, mais l’accident s’est produit, il y a dix mois, non pas en course, mais en rase campagne, à dix kilomètres de toute habitation : si je ne l’avais pas suivi et tiré de sous sa voiture, mon cher beau-frère était nettoyé. Il me doit la vie !… C’est un lien, entre lui et moi, que je trouve gentil, élégant, pas banal, hein ? Tu es de mon avis, cette fois, j’espère ?… Que j’aie sauvé la vie à ce bougre-là, sacredié ! de ma part, il n’y a pas à dire, je trouve ça propre ! Mais de tous les embêtements qu’il m’a causés, c’est celui-là qui me fait le plus rager, n… de D…! »