— Toujours là-bas… chez son prince : va très bien… Il ne s’agit pas de mon beau-frère… On lui a toujours mis tout sur le dos, à ce pauvre garçon… Il était cornichon, je le reconnais, mais, en somme, assez inoffensif… Oui, je ne le nie pas, je l’ai chargé moi-même, fortement, du temps qu’il était là… Eh bien, mon vieux, du temps qu’il était là, j’avais la paix, oui… j’avais la paix… tandis qu’aujourd’hui la vie est intenable !…

— Ton ménage est excellent… tes beaux-parents…

— Sont des amours ! c’est entendu. N’est-ce pas moi-même qui en ai répandu le bruit ? Eh bien, on se trompe, voilà tout… Ah ! il faut des années pour ouvrir les yeux, mon cher… Veux-tu que je te dise ? nous sommes des aveugles… nous ne voyons pas ce qui est… Et puis, tout à coup, une main inconnue vous arrache la taie, et on voit. Stupéfaction ! Comment ! c’est avec ces gens-là qu’on vivait !…

Et le brave Thomasseau de me dépeindre « les gens avec qui il vivait ». Mon Dieu ! ces gens n’avaient point du tout des travers extraordinaires. Sa belle-mère était autoritaire, indiscrète et tatillonne ; son beau-père, « assommant avec sa politique » : ne voilà-t-il pas des cas bien exceptionnels ? Sa femme, il me le laissa entendre avec plus de ménagements, était une assez simple créature, dénuée de malice comme d’esprit, une bonne mère de famille, au bout du compte très bornée quant aux agréments, comme bien d’autres ! Ce qu’il me narrait aujourd’hui avec tant d’amertume, on le pouvait soupçonner autrefois, du temps qu’il agonisait sa « bête noire ». La présence importune de son beau-frère lui avait voilé la médiocrité de sa fiancée, comme les particularités vexatoires du caractère de la famille ; puis les soucis de la carrière du jeune homme, obligeant les uns et les autres à remettre chaque jour au lendemain le plaisir de causer enfin d’un sujet agréable, avaient reculé durant des années la sinistre découverte de ce vide affreux, de ce lamentable néant qui s’ouvre entre les membres de beaucoup de familles lorsqu’elles n’ont plus à s’entretenir d’un souci commun. Je dis à Thomasseau :

— Comme tu tombes bien, mon cher ! j’ai ton remède !

— Un remède ? dit Thomasseau, incrédule.

— Mon vieux, hâte-toi de faire revenir ton beau-frère ! »

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages
Les deux Romanciers[3]
« J’ai écrit une petite histoire »[47]
Les tiroirs vides[73]
Le confort moderne[89]
L’Usage[155]
La bête noire[175]