— Pomme-d’Api, dit fort sérieusement le baron, s’est conduite, en cette occasion, de la façon la plus singulière…
« Ayant reçu avec beaucoup de civilité les personnages assez baroques venus, comme leurs patrons, en carrosses ou par le coche d’eau ; leur ayant présenté son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda pas à faire remarquer qu’elle avait, auprès des nouveaux venus, un succès considérable. Je dis tout de suite qu’il était mérité, car peu de ses pareilles, d’où qu’elles vinssent, lui allaient, comme on dit, à la cheville, soit par la parure soit par l’esprit. Les poupées, d’ailleurs, reconnaissons-le, sont pour la plupart niaises et sans beauté. Mais par contre, en ce petit monde, la gent masculine se distingue, dès qu’on y admet, comme ce fut le cas, des compagnies de marionnettes issues de tous les coins du monde : d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et encore d’autre lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout à l’heure, à votre plus grand scandale…
— Qu’entends-je?… « Scandale!… » Pomme-d’Api?…
— Patience! fit le baron. Vous avez élevé votre poupée avec les soins les plus scrupuleux et je comprends votre souci. Mais moi, je raconte ici une histoire vue et je dois la prendre par le commencement.
« Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée qu’elle plaisait, conçut aussitôt des audaces que nul de nous ne l’eût soupçonnée de dissimuler sous sa réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, il est vrai, certaines natures essentiellement bridées se livrer soudain aux déportements dès que la certitude de séduire eut amolli et rompu tous les liens… Toujours est-il que notre prude poupée manifesta sur l’heure une connaissance de ses intérêts primordiaux, et une faculté politique propre à les satisfaire dans le plus court délai, qui ne laissa pas de hautement me surprendre.
« Il est superflu de vous informer que les compagnies de marionnettes à qui notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant traîné sur maints tréteaux d’Europe et vécu la vie dissolue des comédiens, ne sont pas, loin de là, pour inspirer, en dépit des rôles sublimes qu’elles savent jouer, les parfaites délicatesses de la meilleure société. Loin d’être rebutée par ces rudesses de mœurs, Pomme-d’Api se montra tout aussitôt à l’unisson et laissa entendre, par d’indubitables signes, que les fiançailles d’une poupée n’ont pas obligatoirement la rigueur des engagements orthodoxes et qu’une occasion sans pareille s’offrant à elle de choisir entre un grand nombre d’hommes, trois nuits, en somme, lui restaient pour réfléchir au grand acte du mariage qu’elle avait résolu d’accomplir.
« J’abrège, ma chère filleule, et je ne rends ici qu’un sens très ramassé de la pantomine destinée à mettre hors de doute le cynique dessein de Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, rompue à l’interprétation du plus maigre geste, je vous donne à penser si elle a, comme il le fallait, interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, sujet Piémontais, lui vint offrir ses services le premier. Il portait bas rouges, culotte verte et une perruque à la Janot, noire comme le fond de ma cheminée…
— Mais Pierrot? demanda Jacquette.
— Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. Ne sachant que faire de cet anémique, la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre lit, Madame ; ne vous aurait-il point importunée de ses vapeurs?
— Je n’étais sans doute pas dans mon lit, cher parrain, mais au bal…