Ma gorge s’est encore fermée ; je n’ai rien ajouté, pas même un mot sur sa gentille curiosité.
Quelquefois je regarde sa main, uniquement sa main. Je la regarderais des heures… Est-ce que je sais seulement si elle est jolie ? C’est sa main… Litanies ! métaphores ! épithètes même ! quels jeux, indignes du vrai amour ! Il a peu souci de belles images celui qui meurt du besoin de répéter qu’il aime.
2 juillet.
Mon amour s’élève ; je monte avec lui. Je m’en aperçois à mon dédain croissant pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau en pleine mer ; je suis dans le ballon qui plane… Comment se fait-il que l’amour qu’on a pour une femme vous exhausse au-dessus de vous-même ?
Qu’est-ce qui m’embellit ? Est-ce l’espoir, qui, par moments, me tourne la face vers le soleil ? Est-ce la grande douleur de ne pas espérer, plus fréquente que l’espoir ? Est-ce la dignité de l’être que j’aime ? Est-ce moi seul, en aimant, qui produis le fard dont je me sens tout paré ? Vaines questions ! Pour moi, j’ai assez que mon âme soit embellie.
Je vais d’instinct aux poètes ; non pas à ceux qui parlent d’amour. Je cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour : en vérité, toute peinture de l’amour me déplaît.
La musique m’ennuie ou m’exaspère ; mais, l’autre jour, la Sonate à Kreutzer tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même essence que celui que je désire et attends. A l’andante, cette chose qui, depuis quelque temps, me soulève la poitrine de bas en haut me suffoqua : cela voulait fuir par ma gorge ; et j’aurais dû quitter la salle, si je n’avais osé pleurer.
Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la Sonate à Kreutzer. — Elle la sait à merveille et la joue bien. — J’ai vu madame de Pons qui jouait la Sonate à Kreutzer ; mais la Sonate à Kreutzer, je ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon émotion amoureuse ; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue l’art même.
Je ne m’étais pas aperçu que madame de Pons m’avait regardé ; elle s’est levée soudain et m’a dit :
— Mais, mon cher, il faudrait au moins écouter !