— Je m’entends.
Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût ; mais il aime le paradoxe.
Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la compagnie des femmes qu’il fréquente.
— La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie. Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens ; leurs parfums et leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons sont élégants au lieu de sordides ; l’avantage à passer des unes aux autres est évident ; mais la transition a été si douce qu’on a pu la remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour quelques-uns… Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on buvait en jouant aux dominos ou à la manille ; aujourd’hui, c’est le bridge. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes ; elles adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants parmi cette sélection : c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait, une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou aspirant à l’être ; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en montraient à peu près pas de jalousie : c’est notre indulgente société à la mode.
— Elle vous plaît cependant !
— Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile, variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion désobligeante, et « entraînées » par l’habitude des intrigues, sont des maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la mode… Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes… J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé. Enfin, que diable ! ce sont de délicieuses petites bêtes…
— Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes ?…
— Ah !… j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux blancs…
— Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George Sand, datée de 1871, après la guerre ? Il y attribue notre faiblesse à ce qu’alors, en France, tout était faux : « Faux réalisme, dit-il, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait marquises, de même que les grandes dames se traitaient familièrement de cochonnettes. »
— Il y aura bientôt quarante ans de cela !