— Si votre mari était là, sapristi ! est-ce qu’une pareille soirée nous eût été possible ?

Après les avoir reconduites, je suis resté seul, sur la route, derrière les villas Cervollet 1, 2, 3, 4 ; et, au lieu de redescendre vers la ville, je me suis enfoncé dans la campagne. La nuit, la solitude, la magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune !… Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir ! et je ne sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit !… Regards béats vers les étoiles ; une envie d’éclater en mille morceaux, en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut ! un désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots lyriques !… Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence ! — Quelle illusion que ces grandioses envolées ! la vérité est qu’un seul point m’attire : ce plat petit toit d’ardoise qui coiffe un vilain cube de briques, nommé la villa Cervollet no 2.

13 septembre.

Cela s’est passé bien simplement. Nous étions partis, elle et moi, seuls, pour aller nous promener dans la campagne, et sa mère, en la voyant si jolie et si rieuse sur le pas de la porte, m’avait dit à l’oreille :

— Elle s’émancipe !… ma parole d’honneur !…

Nous avions pris un chemin très rustique à travers les vignes, sur la pente du Revard, et je pensais, tout en causant :

« Quand nous serons arrivés à une certaine prairie que je sais, — où d’ailleurs nous n’arriverons pas de sitôt, — et d’où l’on a, au pied d’un orme, une très belle vue sur la Dent de Nivolet et Chambéry, nous nous assoirons, et alors je lui parlerai… »

Arrivés à l’endroit voulu, nous nous sommes assis, en effet, et avant que je lui « parle », elle m’a dit, sans préambule :

— Je ne crois pas que je vous aime.

Instantanément, j’ai posé ma main en écran, devant moi, et j’ai dit :