2 mai.
Pons est parti avec Gaby Brewster, sa maîtresse. Bon pour une promenade aux lacs italiens ou une dernière semaine de Biarritz ! Cette fille-là le ramènera à Paris.
On dit, chez le notaire Lavergne, que les trois quarts de la dot de madame de Pons sont du voyage. Madame Delaunay, la mère, n’est guère riche. Est-ce que la pauvre femme, à trente ans, se verrait frustrée de tout ?
On ne parle que d’elle. Je ne puis penser qu’à elle.
Je souffre pour elle ; mais je ne me dissimule pas que j’éprouve une certaine satisfaction d’avoir acquis, par cet événement public, le droit de penser à elle, et de le dire.
3 mai.
Pons était de bonne famille, bien élevé, mais vulgaire. Il n’était pas sot ; mais, sans culture, ancien cancre au collège, rebelle aux examens, il portait trois ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie : il gagnait plus d’argent que nous tous et méprisait nos diplômes et nos goûts ; il ne se plaisait pas avec ceux qui se plaisaient avec sa femme, et ceux qui aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient rien à lui dire, à lui. Sur combien d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même, à sa table, de tout son poids d’illettré, de balourd, de fabricant fermé à toute idée du monde moral ! Sa femme nous tirait d’embarras avec un tact, une promptitude, une simplicité à faire croire qu’elle n’avait pas remarqué la sottise ou que nous-mêmes avions pu nous tromper. Jamais elle ne parut choquée par le rustre, mais pas une fois elle ne manqua de dissiper l’effet de la maladresse. Si, dans la causerie, nous paraissions trop oublier son mari, elle nous rappelait qu’elle était sa femme en disant : « mon mari », ou bien en l’interpellant : « Amédée !… »
C’était un gaillard blond, ni beau ni laid. Il est parti. Bon voyage !
5 mai.
Nous ne nous sommes pas trouvés nombreux, tantôt, chez madame Delaunay. Madame de Pons n’était pas là, d’abord. Au bout de dix minutes, j’ai vu remuer la tapisserie qui forme portière sur le petit salon, et une main a touché la bordure. Madame de Pons a paru. C’était la première fois qu’elle se montrait, depuis l’événement. Son visage était reposé ; elle a parlé comme de coutume, sans tomber toutefois dans l’affectation de vouloir ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment :