1er décembre.

Je me tais. C’est à son corps que je pense.

4 décembre.

Quant à elle, elle est toute transformée. Elle dit elle-même qu’elle naît à une vie nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. Sa mère en sourit, la bonne et libérale madame Delaunay !

Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce.

Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame Delaunay, me fait-elle peur ? C’est qu’elle va nous faire souvenir du mari.

10 décembre.

Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains croisées sous la nuque ; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi, à moi, et heureuse !

Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint les cheveux, — cette vue me fait frémir les jarrets.

Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu ; tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a stupéfié… Qu’était-ce, en effet, que tout ceci : rêves d’enfant, exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout ceci ne devait aboutir ?… Pour la première fois, je sens que tout ceci et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un magnifique amour… Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes ; chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite : ô vous, jeunes gens ! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous !