Une demi-heure après.

A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris, rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit ; que je suis moi-même un être borné : en effet, le flot de ces cheveux, ce bras nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne soupçonne rien, je ne désire rien ; non, rien, je le jure…

Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure ?… Qu’était-ce que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot venu ?…

15 décembre.

Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui avant qu’il m’abordât ; il me touche, et je me crois la dupe de quelque farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens tragique.

Est-ce orgueil de ma part ? Croirais-je le bonheur chose vulgaire ? Non, pas le bonheur qui me touche ! C’est sa qualité qui m’étonne : il est de la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif en face de l’apparence mystérieuse des choses.

J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit que j’ai des mots et des gestes d’enfant ; je ris pour des niaiseries ; et il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien. Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis :

« Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux : que va-t-elle faire de moi content de la vie ?… »

20 décembre.

Une prière revient fréquemment sur ses lèvres : « Tu ne me quitteras pas !… tu ne me quitteras plus jamais !… » Et elle m’enlace ; ses bras se lient à mon cou comme si elle avait peur ;… peur de quoi ?… de qui ?… de moi ?… ou d’elle-même ?…