— Pour moi, je ne me soucie point de ce qui est arrivé, et j'ai craché à la figure de celui que l'on dit ressuscité. Je me moque pareillement de Joseph d'Arimathie. Mais c'est un homme riche, et je me fais fort de le livrer en bon état de capture à qui m'indiquera, pour s'emparer de son fief, un moyen prompt, sûr, et garanti de la potence.
— Vous dites, fit un clerc qui se trouvait là, que ce Joseph a du bien?
— Certes! On lui connaît plus de cent arpents, tant en vignes qu'en oliviers ; et il les cultive avec habileté. Il a plus de génie qu'il n'en a l'air. Ainsi, on le crut dément, il n'y a pas si longtemps, lorsqu'il alla, à la suite du prophète, avec quelques âmes simples jusqu'au lac de Tibériade. Il n'en était rien. «J'y ai fort profité!» disait-il à son retour. En effet, outre qu'il recevait la bonne parole, d'autre part il vendait à des prix de famine, ses raisins, ses figues et ses olives aux bonnes gens accourus pour entendre Jésus. Et celui-ci ayant fait miracle à un certain endroit du Lac, Joseph y acheta immédiatement les pêcheries et y mit des établissements qui ne manqueront pas de prospérer par suite du bruit que fera l'aventure. C'est un homme d'ordre et plein de sens.
— A-t-il quelque famille?
— Il a en tout une sœur que l'on nomme Enigée.
— Enigée, dit le clerc au perfide Moïse, hérite légalement de tout l'avoir de son frère… Que celui-ci vienne à disparaître, qui est-ce qui pourrait s'opposer à ton mariage avec cette demoiselle qui est assurément accorte et avenante en tous points?
— Va donc trouver la belle, à la tombée de la nuit, qui est l'heure favorable à l'amour, insinuèrent-ils tous à Moïse, et, par la chambre de cette gentille personne, pénètre hardiment jusqu'au lit de Joseph…
Moïse mit un pourpoint de velours à plus de cent sous l'aulne et s'étant garni les reins de liens solides et propres à bâillonner tous ensemble les chevaliers du guet, il s'alla poster, à la brune, sous la fenêtre d'Enigée, tout en chantant et s'accompagnant du luth qu'il touchait avec assez d'agrément.
Enigée était une jeune fille accomplie et dont tous les sentiments étaient développés, comme il est naturel aux environs de la seizième année et sous les cieux cléments qui font fleurir les parterres dès le temps de Pâques. Elle avait du goût pour la musique et pour les gens bien faits. Avouez donc qu'il lui eût fallu une astuce fort éloignée de sa simplicité, pour démêler, sous le bel accoutrement de Moïse, que le chanteur était un vilain Juif et non quelque noble chevalier romain. Enigée ouvrit sa fenêtre sur le jardin parfumé d'où venait la chanson.
Il est odieux de penser que la bouche en fleur d'une demoiselle, qui s'entr'ouvre à l'espoir du premier baiser, reçoive au lieu et place de ce qu'elle attend, le contact malséant du bâillon. Tel fut cependant le sort de la pauvre petite Enigée dès qu'elle fut tombée entre les mains de l'infâme Moïse. En même temps, la bande des mauvais Juifs liait outrageusement le vertueux Joseph d'Arimathie et l'emportait tout vif et bien fâché de ne pouvoir dire adieu à sa mignonne sœur, mais plus contristé encore d'abandonner le vaisseau contenant les gouttes du sang de Notre-Seigneur Jésus.