Ces apparitions de plantes nouvelles ne sont pas le seul fait à noter ; l’asabai, le teborak, le korounka, l’irak, si abondants dans les contreforts de l’Ahaggar, deviennent rares ou disparaissent à une altitude plus élevée ; le froid probablement les arrête. Voinot mentionne expressément l’absence de pâturages à chameaux sur la Coudia, au voisinage d’Idélès, et l’aspect très particulier de la végétation.
D’après les renseignements de Duveyrier, et les recherches anatomiques de Tristam, Grisebach[116] a supposé que la Coudia portait deux ceintures de forêts dont la plus élevée serait une forêt de conifères. Il n’y a certainement pas de forêts sur l’Ahaggar ; il ne peut être question que de quelques bouquets d’arbres isolés comme dans le reste du désert : Motylinski est très affirmatif sur ce point et signale expressément la rareté des arbres, presque leur absence sur le haut plateau (cf. [p. 30]).
Les deux faits qui permettaient de croire à l’existence de conifères dans l’Ahaggar sont d’abord la présence affirmée à Duveyrier d’un arbre portant le nom d’arrar qui, en Algérie, s’applique à un thuya (Callitris articulata Desf.) et à un genévrier (Juniperus phœnicea L.), puis l’examen anatomique de quelques ustensiles en bois achetés à des Touaregs. Ces ustensiles étaient bien en bois de conifères ; il est impossible que Tristam se soit trompé sur ce point, mais la provenance exacte du bois est évidemment douteuse. L’absence des conifères en Afrique, la Barbarie et l’Abyssinie mises à part, donnerait à la confirmation de l’existence d’un genévrier sur la Coudia une grande importance.
Motylinski cependant ne mentionne rien de semblable et sa profonde connaissance du Sahara lui aurait bien probablement fait remarquer, s’il en avait vu, des formes végétales aussi tranchées.
Malgré le peu de précision de ces renseignements, on a l’impression très nette que l’Ahaggar s’écarte par un assez grand nombre de traits du reste du Sahara. Une exploration botanique sérieuse permettra seule de dire s’il doit être considéré comme une sous-région du désert, ou s’il doit former une province botanique plus autonome. Il suffit pour le moment d’attirer l’attention sur ce point.
Si nous revenons maintenant à l’ensemble du Sahara, je crois qu’il est impossible d’en faire une dépendance soit de la Méditerranée, soit du Soudan. A côté de quelques plantes émigrées, et qui se rattachent aux domaines voisins, il existe toute une série de formes absolument spéciales au désert, et qui manquent à l’Afrique mineure comme au Soudan. Un très grand nombre sont vivaces ; beaucoup ont un aspect sec et rigide très particulier ; d’autres ont les tiges et les feuilles épaisses et sont des plantes grasses.
Beaucoup d’espèces et même beaucoup de genres sont spéciaux au désert et tout indique pour cette flore, à cachet si particulier, une ancienneté très reculée. Même, pour Schirmer, son existence serait la meilleure preuve de l’antiquité du Sahara. Mais comme l’a fait observer M. Battandier[117], cela prouve tout simplement que depuis fort longtemps il existait en Afrique des pays où ces plantes spéciales pouvaient vivre : elles ont pu habiter antérieurement la zone des ergs morts (cf. chap. VI, [fig. 69]) et émigrer en même temps que le désert lui-même ; il ne semble plus possible de douter qu’au début du quaternaire le Sahara ait été un pays relativement humide, trop humide certainement pour que les plantes qui l’occupent actuellement, aient pu y vivre : la concurrence vitale les aurait eu vite éliminées.
Dans les trois subdivisions botaniques du Sahara que nous venons de chercher à définir, il reste à préciser quelles sont les stations habituelles des plantes et quel est l’aspect de la végétation du pays.
Pour le Sahara algérien, les observations précises de Massart donnent toutes les indications nécessaires. Un premier point est mis en évidence : aux confins de l’Algérie, « le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère propre » (p. 227). Dans les dunes du Souf, en quatre jours de marche, 27 espèces différentes seulement ont pu être notées : les dunes sont une des parties riches du désert.
Les stations du Sahara algérien sont en relation immédiate avec la nature du sol ; les caractères édaphiques sont très nets. On peut distinguer trois types principaux : les terrains salés, les dunes et les hammadas.