Le seuil de Tosaye, où le Niger quitte le bassin de Tombouctou, est d’une importance capitale ; au delà du seuil, le courant devient plus fort ; la rupture de pente est bien accusée. Cependant, en des pays moins plats, ce point serait à peine remarqué ; le pittoresque y est médiocre ; rien qui puisse être appelé une gorge, encore moins un défilé ; l’érosion n’a fait qu’échancrer l’arête cristalline, y creusant des falaises de quelques mètres ; le temps lui a manqué pour faire plus grand. L’eau n’y trouve encore qu’un écoulement difficile et lent et s’accumule en amont en masses énormes, surtout dans la région lacustre.

On a encore peu de renseignements sur les lacs qui s’étendent sur la rive droite du fleuve, entre le Niger et Hombori ; Desplagnes [Le Plateau central nigérien] en a donné une carte, mais sans explication ; ceux de la rive gauche (Faguibine, Horo) sont mieux connus[161].

Un fait assez imprévu, et qui semble bien établi par les mesures concordantes des lieutenants Figaret et Villatte, est que le Faguibine est en contre-bas d’une dizaine de mètres relativement au Niger. Malgré le sens de la pente, les crues du fleuve, qui varient de 5 à 8 mètres, ne suffisent pas à remplir chaque année cette importante dépression. Quelques barrages de médiocre importance s’y opposent, apportant une bonne confirmation à l’idée du desséchement en quelque sorte mécanique du Sahara [cf. t. I, [ch. II]].

Cette irrégularité dans les crues se traduit par de grandes variations dans l’état des lacs et dans la richesse du pays. Lenz, en 1880, ne mentionne que quelques étangs autour de Ras El Mâ ; il est possible que ses guides l’aient trompé et lui aient soigneusement caché la nappe d’eau principale ; mais il est plus vraisemblable, et mieux d’accord avec les traditions indigènes, qu’il est passé dans la région à un moment de grande sécheresse. D’après le chef du village de Fatakara, ce n’est que trois ans après la venue du voyageur allemand que les Daounas, stériles depuis de longues années, purent être ensemencés. Pendant quelques années, les récoltes furent superbes.

En 1894, le Faguibine était un grand lac : Hourst y a vu une énorme nappe d’eau, sur laquelle il lui paraissait dangereux de naviguer dans une barque non pontée ; en 1905, son niveau avait baissé de 7 m. 50 et Ras El Mâ était à 30 kilomètres de la rive ; parfois même, assurent les indigènes, il ne reste du Faguibine que quelques débris dans les parages des rochers de Taguilem, où les fonds ont quelque profondeur.

Villatte pense qu’un canal de 8 kilomètres de long, reliant le Fati au Télé, permettrait aux eaux du Niger de pénétrer tous les ans jusqu’au Faguibine, assurant une fertilité régulière à d’immenses territoires ; il ne semble pas qu’au point de vue technique l’établissement de ce canal puisse présenter de difficultés.

Avant de l’entreprendre toutefois il sera prudent d’être mieux fixé sur les régions qui sont situées au nord et à l’ouest du Faguibine. La dépression du Djouf est en contre-bas d’au moins une centaine de mètres et il est à peu près certain que le Niger y a autrefois abouti [cf. t. I, [ p. 55]]. Il ne faudrait pas oublier l’exemple qu’a donné récemment le Colorado qui, profitant d’un canal de dérivation, a failli abandonner le Pacifique pour créer un lac important dans le Salton Sink[162] ; il serait plaisant, sous prétexte d’irriguer les Daounas, de renvoyer le Niger dans son ancien lit et de ruiner une bonne partie de l’Afrique occidentale.

Les Maures affirment en effet qu’un chenal continu, partant de Ras El Mâ, relie la Faguibine à Oualata ; le service géographique des colonies (Carte au 2000000e, feuilles 1 et 2) a tenu compte de ce renseignement et figure le Dahar Oualata en falaise, qu’elle prolonge au nord-ouest jusqu’à Tichitt, en plein Djouf.

Diverses légendes confirment d’ailleurs cette ancienne direction du Niger ; on a conservé le souvenir d’une époque où le Niger, ou, pour mieux dire, un de ses bras, un marigot, se remplissait parfois jusqu’à Araouan ; des ruines sont connues dans le Djouf ; près d’Oualata, il existerait deux villes importantes aujourd’hui abandonnées ; entre Araouan et Taoudenni, Ed Denader aurait été peuplé par les Kel Antasar. Cette précision relative semble indiquer qu’il s’agit d’une ruine récente ; le desséchement du pays serait d’hier.

Cependant une autre tradition, dont je dois l’indication à Gsell, permet de croire que depuis fort longtemps le Niger a cessé de couler du sud au nord. Hérodote [livre II, chapitre XXXII] raconte l’histoire de cinq jeunes gens de la tribu des Masamons qui, partis du littoral de la Grande Syrte, traversèrent, pendant de longs jours, le désert en marchant vers le couchant : ils arrivèrent ainsi dans un pays où il y avait des arbres et qu’habitaient des nains de couleur noire qui les firent prisonniers. Ces nains leur firent traverser, par de longues marches, des marécages et les conduisirent dans leur capitale, qu’arrosait un grand fleuve où se jouaient des crocodiles, et qui coulait de l’ouest vers l’est. On ne voit guère que le Niger qui corresponde à ces indications ; la présence de pygmées dans la partie occidentale du Soudan est d’accord avec les légendes que Desplagnes a recueillies [Le Plateau central nigérien, p. 69 et 71] ; leur souvenir est resté assez vivant dans le plateau nigérien d’où ils auraient été refoulés dans la grande forêt équatoriale à une époque assez récente.