Deux corrections, de même sens, allongeraient un peu ce délai ; il faudrait tenir compte de la petite quantité d’eau presque pure que la pluie tombant sur le lac apporte au Tchad : cette quantité est certainement inférieure à 0 m. 50 et l’évaporation enlève plus de 2 mètres d’eau. Sur les bords du lac, dans les parties desséchées, un peu de sel peut être entraîné au loin par les coups de vent, mais cette correction, difficile à calculer, est probablement négligeable.
Ces deux causes ne suffiraient probablement pas à doubler le nombre de siècles nécessaires pour transformer le Tchad en un lac salé.
Ce nombre (deux siècles) est en somme assez faible, et le fait que les eaux du Tchad restent buvables, prouve qu’un mécanisme doit intervenir, qui empêche l’accumulation du sel dans le lac.
Le capitaine Dubois[164] suppose que le sel va se déposer sur les bords du Tchad dans des golfes souvent à sec : « le Tchad se dénatronise automatiquement par le seul jeu de ses crues et de ses décrues ». L’enseigne de vaisseau d’Huart a exprimé la même idée, en la précisant davantage : « Le fait que le Tchad crée autour de lui une série de mares littorales qui se séparent petit à petit de la masse principale par des cordons sablonneux, et qui ne s’alimentent plus qu’aux hautes eaux, jusqu’à leur isolement complet et définitif, explique à la fois et la création des nappes de natron et la douceur des eaux du lac. Le Tchad se dessale dans les mares qui, se trouvant à la périphérie, reçoivent toutes les matières lourdes en suspension entraînées par la masse des eaux[165] ».
Cette explication n’est peut-être pas suffisante ; les habitants des îles du Tchad, pour qui le natron est un objet d’échange important, le recherchent avec soin, souvent assez loin de la côte ; « un des points les plus importants où l’on en trouve, à Kelbouroum, est à deux jours de marche dans l’intérieur » du Kanem [Destenave, l. c.] ; Freydenberg [Thèse, p. 53] cite, entre le pays de Foli et le Tchad, au voisinage immédiat du lac, entre N’Gouri et Massakory, une région où les mares à natron sont abondantes et donnent lieu à une exploitation assez active : le grand marché de natron se tient à Wanda.
Combien de sel se dépose dans les mares de la périphérie du Tchad ? La superficie du lac est d’environ 20000 kilomètres carrés ; en admettant une évaporation de 1 mètre seulement par an, et, pour les matières salines amenées par les affluents 5,94100000, la quantité de sel apportée annuellement au lac serait, en tonnes
20000 × 1000[165] × 5,94100000
c’est-à-dire plus de un million.
Les chiffres de Nachtigal donneraient un tonnage plus élevé ; il avait calculé que le Tchad recevait annuellement 100 kilomètres cubes d’eau, dont 60 fournis par le seul Chari qui amènerait à lui seul plus de 3 millions de tonnes de matières salines dans le lac.
Il est difficile de se faire une idée exacte de la quantité de sel retiré des eaux du Tchad par le commerce.