Il est douteux que le chiffre en soit important : d’après le commandant Gadel, les caravanes enlèvent annuellement de Bilma, qui est un marché considérable, environ 4000 tonnes de sel, dont une bonne partie est vendue au Bornou, sur les bords du lac ; le commerce de Taoudenni donne des chiffres analogues : il est vraisemblable que l’exportation du Tchad est aussi misérable, et cependant les produits naturels ne lui suffisent pas : tout autour du lac, des villages vivent de la fabrication du natron qu’ils préparent par lessivage des cendres du Salvadora persica ; le produit ainsi obtenu est plus riche en potasse que le natron des mares, mais les indigènes n’y regardent pas de si près et se dispenseraient de ce travail s’ils pouvaient l’éviter.
Le fait que le natron de Wanda, comme le sel du Kaouar, est vendu jusqu’au Bornou, est un indice certain de l’absence ou de l’extrême rareté de mares exploitables sur la rive occidentale du lac.
Il y a donc en somme quelques points des bords du Tchad où le sel se dépose ; le phénomène n’est pas général. Dans les régions où il se produit, il est insignifiant puisqu’il ne suffit pas à alimenter le commerce si réduit de l’Afrique centrale et qu’aux produits naturels du sol, il faut ajouter les fruits de l’industrie.
Que le mécanisme, indiqué par Dubois et d’Huart, enlève régulièrement un peu de sel au Tchad, cela n’est pas douteux, mais il n’en résulte pas que ce mécanisme soit suffisant pour maintenir douce l’eau du lac. Il y a trop de disproportion entre les chiffres du sel amené par les affluents et du sel enlevé par l’industrie ; ces chiffres ne sont pas du même ordre de grandeur.
Il faut donc admettre que le sel s’en va autrement et l’on ne voit guère d’autre solution possible que l’existence d’un émissaire du lac. Nachtigal avait attribué ce rôle au Bahr El Ghazal, et c’est en effet le seul fleuve dont le rôle soit discutable : tous les autres, morts ou vivants, sont certainement des affluents du lac.
Que la douceur des eaux du Tchad ne puisse bien s’expliquer que par l’existence d’un effluent, c’est déjà un argument d’un grand poids, mais l’étude du Barh El Ghazal lui-même peut seule être décisive.
Un premier point n’est pas douteux : pendant les grandes eaux du Tchad, le Bahr El Ghazal se remplit et les eaux gagnent vers le nord-est. Tahr, un chef du Dagana, racontait en 1823 à Denham que le lac s’écoulait bien autrefois par cette rivière qui allait se perdre dans un lac qui s’était desséché depuis peu ; Tahr ajoutait que les débordements du lac diminuaient tous les ans d’importance ; les dires des indigènes recueillis par Freydenberg confirment ce point : vers 1830 le lac a été à sec, ce qui a permis aux Bouddoumas d’aller piller le Bornou. Vers 1851[166], à l’époque du passage de Barth et d’Overweg, le lac au contraire était très haut et envahissait le Bahr El Ghazal ; il en était de même en 1870 et les indigènes espéraient que le Bodélé allait être inondé (Nachtigal) et qu’on pourrait comme au milieu du XVIIIe siècle aller au Borkou en pirogue.
Il est inutile de multiplier ces exemples : toutes les fois qu’il y a une grande crue du lac, et ces crues sont périodiques, le trop-plein se déverse dans le Bahr El Ghazal, mais ceci ne prouve rien sur le sens de la pente : quand la Loire donne, ses affluents sont obligés de rebrousser chemin.
Les mesures d’altitude sont encore rares et aucune n’a été faite par des méthodes précises. Cependant Nachtigal et le capitaine Mangin ont trouvé tous les deux que la pente était vers le nord-est : le Toro et le Djourab seraient l’un et l’autre à une centaine de mètres au-dessous du Tchad. Malgré l’incertitude qui entache les indications des anéroïdes, incertitudes qu’aggravent encore l’absence d’observatoires fixes et par suite de corrections, il est impossible de négliger ces données. Freydenberg fait remarquer que le Tchad est entouré d’une ceinture de dunes ; l’observation est exacte, mais il a tort d’en conclure que le Tchad est un centre de basses pressions ; toutes les dunes que j’ai vues, de Woudi à Kouloua, près du rivage nord du lac, ont leur pente douce tournée vers le Tchad c’est-à-dire vers l’est à Woudi, vers l’ouest à Kouloua ; s’il en est ainsi partout, le Tchad serait un centre de divergence du vent, par suite un centre de hautes pressions ; si les observations de Mangin et de Nachtigal ont été faussées par cette cause, les différences d’altitude qu’ils ont trouvées seraient trop faibles, et la pente vers le nord-est serait encore plus marquée qu’ils ne l’ont indiqué.
Il convient d’ajouter toutefois que les dunes qui entourent le Tchad ont leurs sommets arrondis, qu’elles sont fixées par la végétation : ce sont des dunes mortes, témoins d’un régime antérieur. Si le Tchad a été autrefois un centre de hautes pressions, il n’est pas certain qu’il le soit encore ; les observations météorologiques anciennes de Barth et de Nachtigal, résumées par Schirmer, celles plus récentes de Foureau, sont d’accord avec les observations de Freydenberg et les miennes pour indiquer, dans la région du Tchad, grande prédominance des vents du nord-est, prédominance qui est la règle dans la majeure partie du Sahara.