Le capitaine Mangin a recueilli, entre l’Egueï et le Toro, un certain nombre de cailloux roulés dont la position est indiquée avec précision sur une des cartes qu’a publiées Freydenberg[167]. Ces cailloux sont des grès et des calcédoines qui ne peuvent guère provenir que du Tibesti ; cela prouve que le Bahr El Ghazal recevait des affluents de ce massif montagneux ; je ne crois pas que l’on en puisse rien déduire sur le sens dans lequel coulait le Bahr El Ghazal.
Le commandant Bordeaux précise cet argument ; il note que le lit du Soro (Bahr el Ghazal) au voisinage du Tchad, est exclusivement argileux ; à mesure que l’on va vers le nord-est, on y rencontre du sable et même, dans l’Egueï et la dépression de Broulkoung, des cailloux roulés[168]. La remarque est intéressante, mais non décisive : à sa sortie du Léman, où les eaux se sont décantées, le Rhône ne charrie que du limon. Un peu plus loin, ses affluents, descendus des Alpes, lui apportent des graviers et des galets. Il faut attendre, pour se prononcer en toute certitude, un levé plus complet et plus détaillé du réseau hydrographique au nord-est du Tchad.
Il est impossible de conclure d’une manière ferme, mais l’idée que le Bahr El Ghazal est un affluent du Tchad, semble avoir pour elle deux arguments importants : les observations barométriques concordantes de Nachtigal et de Mangin, et la douceur relative des eaux du lac.
Si le raisonnement et les calculs qui ont conduit à attribuer une valeur capitale à l’absence, ou, tout au moins, à la rareté du sel sont corrects, on pourrait pousser plus loin l’induction, bien que la méthode soit dangereuse. Nulle part, entre le Tchad et le Borkou, on ne connaît de dépôts de sels assez considérables pour donner lieu à un grand commerce ; on cite seulement deux points, Dini et Arouellé, où le sel soit exploité dans l’Ennedi, au sud du cours probable du Bahr el Ghazal [Bordeaux, l. c., p. 220]. Les plantes signalées dans la région (irak, doum, hâd, tamarix) sont celles des terrains à peine salés. Au surplus, dans l’Egueï, les puits qui sont situés sur les bords de la dépression sont natronés et l’eau qu’ils contiennent est imbuvable ; ceux qui sont au milieu, dans la partie qui a été la mieux lavée, dans le thalweg, contiennent seuls de l’eau douce ; Mangin attribuait, à juste raison, une grande importance à cette remarque ; elle tendrait à prouver que le sous-sol du pays contenait primitivement du sel, et que seul le temps a manqué au Chari et au Bahr El Ghazal pour l’entraîner plus loin. Les mares à natron du Manga peuvent conduire à une conclusion analogue qui n’est pas en désaccord avec le peu que l’on sait de la géologie de ces régions : la mer les a couvertes pendant le Crétacé et le Nummulitique, mais c’était une mer peu profonde, une mer continentale sur les bords de laquelle un régime lagunaire pouvait facilement s’établir. Ainsi donc, nous pouvons suivre le Bahr El Ghazal jusqu’au Borkou, sans trouver de points où ait été déposé le sel qu’il entraînait ; au delà c’est l’inconnu, mais Mangin avait appris de ses informateurs indigènes qu’une piste, jalonnée de nombreux points d’eau, allait du Borkou vers l’est ; la description semble indiquer le lit d’un oued qui, passant entre le Tibesti et l’Ennedi, prolongerait jusqu’au centre du désert libyen le Bahr el Ghazal. Il semble peu probable que ce fleuve soit arrivé au Nil ; il y a 1500 kilomètres du Borkou, dont l’altitude est de 200 mètres (au plus), à la première cataracte (97 m.). La pente, voisine de 1/25000, suffit pour permettre l’écoulement d’un fleuve, mais elle est trop faible pour qu’il puisse lutter contre l’ensablement ; de plus la rive gauche du Nil est bordée de plateaux, et l’on ne voit pas où aurait été le confluent.
La Méditerranée est encore plus loin que le Nil, la pente par suite plus faible ; rien n’indique qu’entre l’Égypte et Ben Ghazi se soit jamais jeté un fleuve important.
Il semble plus vraisemblable que le Bahr El Ghazal, s’il a jamais réussi à franchir la barrière du Tibesti et de l’Ennedi, ait déposé le sel dans quelque chott du désert de Libye, désert dont l’étude est encore à peine ébauchée.
Les causes qui ont arrêté les eaux du Chari dans leur marche vers le Borkou, sont celles que nous avons déjà trouvées pour la plupart des oueds du Sahara : les indigènes avaient affirmé à Barth que les communications entre le lac et le Bahr El Ghazal avaient été interrompues par une dune ; il est vraisemblable aussi que les alluvions amenées au lac et qui ont créé toutes les îles du Tchad n’ont pas été étrangères à l’obstruction de l’émissaire. L’état de choses actuel serait en grande partie attribuable à des causes mécaniques.
Une autre cause a pu intervenir et rendre le fleuve moins apte à lutter contre ses alluvions. Barth avait déjà indiqué que par le Toubouri, les eaux du Logone, le principal affluent du Chari, s’écoulaient parfois par le Bénoué et gagnaient ainsi l’Atlantique. Le Toubouri a été revu depuis par le capitaine Lœffler en 1900, par la mission Lenfant et plus récemment par la mission Moll[169]. Il s’agit bien d’une dépression reliant les deux bassins hydrographiques ; à la saison sèche, les parties les plus basses sont occupées par une série de lacs, larges parfois de 3 à 4 kilomètres et dont la longueur peut atteindre 15 à 20 km.
A la saison des pluies, tous ces lacs se confondent en un seul qui, par la plaine d’Eré, est en relation avec le Logone ; le courant est en général dirigé vers le sud-est, vers le Bénoué ; il est parfois cependant inversé et le trop-plein se déverse dans le bassin du Tchad. Le résultat final de la lutte entre les deux fleuves n’est pas douteux ; le Mayo Kabbi, qui est le déversoir régulier du Toubouri, descend brusquement du plateau Laka par les chutes Gauthiot, et ce supplément d’énergie lui permettra certainement de décapiter le Logone. Bien que, au point de vue des ravitaillements, on ait singulièrement exagéré l’importance de cette communication, il est nettement acquis qu’une partie des eaux, qui jadis allaient au Tchad, se dirigent maintenant vers l’Atlantique ; cette fraction ne pourra que s’accroître.
Cette saignée n’a pu qu’affaiblir le Bahr El Ghazal : les crues du Tchad perdent de leur puissance et n’ont plus assez de vigueur pour chasser les obstacles qui barrent le cours de l’effluent.