Silet et Tibegehin sont les plus belles palmeraies de l’Ahaggar. Malheureusement, malgré leur richesse en eau et leur abondance en dattiers, les deux villages jumeaux ont du être abandonnés : on se contente de venir y cueillir les dattes, lorsqu’elles sont mûres, dans la première quinzaine du mois d’août. Le reste du temps tout est à l’abandon ; on ne coupe jamais les palmes desséchées et les hautes tiges des dattiers sont couvertes d’un manchon de djerids jaunes et desséchées qui pendent misérablement vers le sol ; ces palmes forment, il est vrai, avec leurs épines, un obstacle difficile à franchir et protègent les régimes contre le vol d’un passant.

Il ne reste à Silet que les ruines d’un ksar et des traces de seguia, longues de 300 mètres, qui partent de la coulée de basalte. Malgré les facilités de culture, Silet était mal placée. Située à la limite de l’Ahaggar, à la porte du tanezrouft, Silet ne pouvait savoir ce qui se passait dans l’ouest : les pâturages font défaut dans le tanezrouft, et nul berger ne pouvait assurer la couverture du village : les rezzou y tombaient à l’improviste ; l’insécurité trop grande a causé son abandon. On peut espérer que le calme relatif que nous imposons au Sahara permettra à ce petit centre de renaître et de se développer.

Les villages de culture de l’Ahaggar, assez nombreux, sont peu importants ; Motylinski en dénombre trente-cinq. L’expression d’oasis, qui évoque toujours l’idée d’une palmeraie, ne leur convient pas : la culture des dattiers manque dans la plupart d’entre eux ; elle est insignifiante dans les autres. La première place appartient aux céréales. Aussi vaut-il mieux conserver à ces centres de jardinage du pays Touareg, leur nom berbère de ar’érem ; l’orthographe en a été longtemps douteuse (arrem, agherim) ; on trouve même une variante qui a longtemps servi à désigner, à l’ouest de Bilma, les jardins de Fachi qui, depuis Barth, sont souvent appelés Oasis Agram, même sur des cartes récentes.

Ces villages se ressemblent tous : ils sont formés de quelques huttes rondes ou carrées, construites en terre ou en diss, mélangeant les formes soudanaises aux formes des ksour ; les plus peuplés ont à peine cent habitants. Le tableau suivant, emprunté surtout à Voinot, permettra de se rendre compte du peu d’importance de la plupart des ar’érem.

HECTARESNOMBRE DE JARDINSHOMMESFEMMESENFANTSHABITANTS
In Amdjel120
Idélés6 à 845112 palmiers. Quelques figuiers. 3 pieds devigne.
Tazerouk3038291683

140 hectares d’anciennes culturesabandonnées entre Tazerouk et Tebirbirt.
Tebirbirt3-4
Aïtoklane3 1/2 ?abandonné depuis 1902.
Tin Tarabin112017441
Tarahaouthaout34392922902 figuiers, 4 bœufs.
Tamanr’asset152424153425 foggaras, la nappe d’eau à 1m,50ou 2 m. Motylinski indique 52 habitants.
Tin Ghellet8116623
Outoul233328
Tahert232248
Saliski3,555
Tarhananet23126
Tit1623231710501 palmier, 13 figuiers. Raisin.
Tin Amensar211811


Amont616
Centre13611
Aval723
Endid94 palmiers (abandonné).
Abalessa18262529106440 palmiers, 12 figuiers, 8 bœufs, 1 pied devigne.
Tefaghiz61786314 bœufs.
Iguelen7109?192 bœufs.
Tifert5 1/255212
Silet-Tibegehin300 palmiers.
188697

Toutes les tribus importantes possèdent quelques-uns de ces jardins ; le plus grand nombre semble appartenir aux Kel R’ela et aux Dag R’ali. On trouvera le détail dans Motylinski et surtout dans Benhazera.

Malgré leur état misérable, les ar’érem impriment cependant à l’Ahaggar un cachet particulier : la vie sédentaire est possible dans les hautes régions du Sahara.

Tout incomplet qu’il soit, ce tableau nous donne quelques renseignements intéressants ; il confirme l’état misérable des cultures ; il nous apprend que chaque jardin, cultivé par un chef de case, a une surface restreinte, variant d’un demi-hectare à un hectare ; il nous montre enfin combien la population en est anormale : les hommes sont de beaucoup les plus nombreux (46,2 p. 100) ; il y a peu de femmes (35,4 p. 100) et à peine d’enfants (17,5 p. 100).

Ces villages sont de création récente ; ils n’existaient pas, il y a un siècle, d’après les renseignements recueillis par le capitaine Dinaux [Bull. Com. Afr. fr., mars 1907, p. 65] ; ils ont été établis avec le concours, souvent involontaire, des haratins du Tidikelt et du Touat et la collaboration, toujours forcée, des esclaves achetés ou razziés au Soudan. Les cultivateurs n’ont aucune racine dans le pays ; ce sont des immigrés de date récente à peine installés dans l’Ahaggar.

Leur situation n’est cependant pas très mauvaise ; le terrain appartient aux Touaregs, qui assurent tant bien que mal la sécurité. En principe, chacun peut cultiver toute terre inoccupée en payant une légère redevance au maître du sol. Dans la pratique il n’y a que des fermiers : il faut un propriétaire pour conserver les provisions et faire des avances aux haratins, incapables par eux-mêmes de la moindre prévoyance.