Les conditions faites au fermier sont habituellement les suivantes : pour sa nourriture, il touche annuellement une charge en hiver (180 litres) et une demi-charge en été moitié en dattes, moitié en grains (bechna de l’Aïr) et dix taz’ioua (environ trente litres) des mêmes denrées à chaque labour. L’établissement d’un nouveau puits, les grosses réparations aux foggaras donnent lieu aussi à une rétribution. Le maître fournit de plus aux haratins les outils de jardinage et le bétail (âne ou bœuf) nécessaires pour tirer l’eau des puits ; il donne tous les ans la semence. Le haratin a encore pour lui tout ce qu’il peut planter dans les séguias, autour du bassin d’arrosage et dans neuf plate-bandes qui lui sont réservées ; ces plate-bandes (agemoun) ont chacune la dimension d’une planche moyenne d’un potager français.
Le reste du jardin est planté en blé et en petit mil (bechna) ; on sème habituellement dans chaque jardin (70 ares en moyenne d’après Voinot), 12 mesures de blé (36 litres) et 2 de bechna (6 litres). Si l’arrosage est suffisant, le blé rapporte au moins 20 fois et le bechna 60 fois ou même 80 fois la semence. Dans les oasis, le blé rapporte beaucoup moins : 4 à 5 fois la semence à Sali ; 8 à 9, à Tit (Tidikelt) ; aussi y est-il peu cultivé et la première place revient-elle à l’orge qui ne joue qu’un rôle insignifiant dans les ar’érem de l’Ahaggar. Quant au bechna, son rendement est médiocre sur la Coudia ; au Soudan, il rapporte jusqu’à 400 fois la semence ; il est vrai que le bechna de l’Ahaggar est de qualité supérieure et s’échange à volume égal contre le blé ; le mil est ici à la limite altitudinale extrême de son habitat et dans les villages élevés de l’Ahaggar, à Taz’erouk par exemple (2000 m.), on fait deux récoltes successives de blé, sans alternance de mil. Le blé est semé fin novembre à Tamanr’asset (1300 m.) et récolté en mai ; en juin, on sème le bechna qui est mûr en octobre.
Les principaux légumes cultivés sont des courges (pastèques et plusieurs variétés à cuire), les tomates, oignons, carottes, choux, lentilles, fèves et quelques autres légumineuses, enfin la menthe, qui sert à préparer des infusions ; elle remplace ou complète le thé. — Tous ces légumes reviennent aux haratins.
Les arbres fruitiers sont quelques dattiers, les figuiers et la vigne, cette dernière surtout à Tit. Le raisin mûrit au commencement d’août ; c’est une petite clairette ronde à peau fine, plus proche des raisins de France que de ceux d’Algérie ; cette vigne pousse à l’état sauvage dans les fourrés de roseaux et de tamarix qui couvrent l’oued Tit et l’on ne s’en occupe qu’au moment de la récolte. Les Touaregs n’ont pas le souvenir qu’elle ait été plantée. La vigne est un vieil habitant du bassin de la Méditerranée, où on la connaît dans les tufs quaternaires et pliocènes ; elle pourrait être spontanée dans l’Ahaggar, comme elle semble l’être au sud du Caucase.
Les procédés de culture sont les mêmes qu’aux oasis : la houe et un panier suffisent à tous les travaux. Le plus souvent, dans les ar’érem importants, un champ est partagé entre six haratins ; ce nombre est imposé par le mode de distribution de l’eau : chaque chef de case a droit, pour la portion qu’il cultive, à l’eau pendant un jour et une nuit par semaine ; ce groupement par six existe certainement à Tamanr’asset où les foggaras sont très développées ; à Abalessa, où les puits sont abondants, les jardins sont plus isolés et le partage de l’eau est peut-être différent.
Il est visible, pour qui connaît le pays, que les cultures de l’Ahaggar pourraient être beaucoup plus étendues qu’elles ne le sont, malgré les périodes de sécheresse qui ne deviennent dangereuses que lorsqu’elles dépassent trois années ; de nombreux symptômes font espérer un accroissement rapide. Les haratins semblent s’intéresser aux plantes que nous cherchons à introduire ; lors de la tournée Laperrine en 1904, des graines leur avaient été distribuées ; la betterave surtout les avait enchantés, et, en 1905, ils en redemandaient des graines dont le P. de Foucauld avait une bonne provision.
Les Touaregs, qui, comme tous les pasteurs, voyaient dans les jardins, placés toujours dans les oueds les plus fertiles, un obstacle, une entrave au libre parcours de leurs troupeaux, se rendent compte que l’ère des rezzou sera bientôt close complètement ; les bénéfices qu’assuraient les expéditions au Soudan et dans l’Aïr font dès maintenant défaut. Aussi songent-ils à reprendre les jardins abandonnés et à étendre les cultures.
L’aménokal Moussa a déjà fait creuser quelques foggaras nouvelles et commence d’importantes constructions à Tamanr’asset.
En particulier le dattier semble ne pas occuper, dans les ar’érem de l’Ahaggar, une place suffisante. Les quelques palmiers qui y existent déjà, malgré l’absence d’entretien, donnent un produit de qualité acceptable ; il y a, au peu de développement de cette culture si importante pour les nomades, une double cause. Lorsque des dattiers existent dans un jardin, tous leurs produits reviennent entièrement aux propriétaires du sol ; les fermiers n’ont aucun intérêt à planter de nouveaux arbres ni à soigner les anciens ; il est facile de modifier cette fâcheuse coutume. La datte est au Tidikelt un des principaux articles d’exportation et donne lieu chaque année à des échanges importants avec le bétail touareg ; les Ahl Azzi et tous les Ksouriens des oasis ont toujours cherché à persuader aux Kel Ahaggar que le climat de leurs montagnes ne convenait pas au développement du palmier. L’expérience montre cependant qu’il n’en est rien.