L’oued ainsi défini est démesurément large ; il s’étale sur plusieurs centaines de mètres et souvent dépasse le kilomètre. Les alluvions sont très fines, sans galets ni cailloutis ; l’ensemble est limoneux. La surface est très horizontale et très lisse ; elle contraste singulièrement avec les oueds sahariens où la végétation et le sable se livrent un combat désordonné, oueds encombrés de dunes en miniature qui montent à l’assaut des moindres touffes : dans l’Adr’ar’, les alluvions, pendant les neuf mois de la saison sèche, restent assez imbibées d’eau pour n’offrir aucune prise aux actions éoliennes. Pendant la saison des pluies, après un trajet assez bref dans les ravins de la montagne, les eaux des orages se trouvent réunies dans une immense plaine bien nivelée et s’y présentent sous la forme d’une nappe mince, presque pelliculaire, cheminant à peine (0 m. 25 par minute) et bien vite absorbée par la masse des alluvions. Jamais l’ensemble de ce réseau ne coule, jamais une crue ne cheminera pendant des centaines de kilomètres comme il arrive au Sahara : l’Adr’ar’ garde toutes ses pluies pour sa consommation personnelle.

Cette structure anormale du réseau hydrographique tient à la dyssymétrie du relief de l’Adr’ar’ ; presque tous les oueds ont leur source vers l’est ; ils s’épandent d’abord largement sur le plateau d’où ils ne peuvent s’échapper qu’en franchissant les massifs granitiques, accumulés surtout vers l’ouest de la pénéplaine : ils reprennent alors pour un moment leur allure de cours d’eau de montagnes. Cette discontinuité dans la pente des rivières prouve aussi la jeunesse du relief de l’Adr’ar’.

Tout cela fait à l’Adr’ar’ une physionomie géographique facile à schématiser : de grandes plaines d’alluvions fertiles, couvertes de graminées et de quelques arbres, autour desquelles s’élèvent quelques blocs de roches dénudées, d’aspect franchement saharien.

Les massifs rocheux appartiennent encore au désert : granite, porphyres et gneiss sont couverts d’un vernis noir et luisant qui est la marque des climats secs ; les oueds qui les traversent ne contiennent que quelques arbres assez maigres, des acacias, des asabay ; ils ne diffèrent pas, à première vue, des ravins d’In Zize.

Quant aux plaines d’alluvions, elles doivent leur richesse à une graminée spéciale, non encore déterminée, l’alemouz. Elle lève quelques semaines après les premières tornades ; pendant la saison sèche, elle persiste, sous forme de chaume haut de vingt à trente centimètres, jusqu’à la saison des pluies suivantes : la première crue en détruit les derniers restes. Les arbres qui font de ces plaines d’alluvions des savanes sont ceux de la zone sahélienne ; quelques lianes les accompagnent.

Les points d’eau de l’Adr’ar’ sont de plusieurs types : dans la montagne les r’edirs abondent ; leur accès est souvent difficile et fort peu sont permanents.

Les puits véritables, les « anou », ne dépassent jamais une douzaine de mètres de profondeur ; ils se rencontrent en général sur la berge de l’oued, hors des atteintes de la crue, près du débouché de l’oued dans les plaines d’alluvions, au pied des massifs montagneux ; leur débit est d’ordinaire assez bon et permet d’alimenter au moins une quinzaine de chameaux à l’heure (un chameau boit de 70 à 80 litres, parfois davantage). Ces puits sont à large orifice et l’eau y est puisée au moyen d’un simple seau, d’un simple délou [t. I, [pl. VII]] : nulle part, on ne se sert de poulies, ni on n’utilise la traction animale.

Pendant la saison des pluies, toutes les plaines d’alluvion sont semées d’eau stagnante : ce sont le plus souvent de simples flaques de quelques mètres carrés de superficie, mais qui, pendant plusieurs mois, suffisent aux besoins des troupeaux et des indigènes.

Comparé à l’Ahaggar, l’Adr’ar’ est un pays riche ; l’élevage du bœuf à bosse, du zébu, s’y fait en grand et les bêtes y sont bien nourries toute l’année ; des zébus abattus en juillet, pour le ravitaillement de la colonne Dinaux, quelques semaines seulement après les premières pluies, étaient en excellent état, ce qui laisse à supposer qu’ils n’avaient pas trop souffert de la saison sèche.

La plupart des habitants de l’Adr’ar’ donnent l’impression de gens qui mangent habituellement à leur faim ; ce signe de richesse ne manque pas d’impressionner quand on vient du nord, non plus que le développement de poitrine des femmes Ifor’as, chez qui l’on trouve souvent le type de nos nourrices. Moins sveltes et moins adroites que les targuiates de l’Ahaggar, moins entraînées aussi à une vie active, les femmes de l’Adr’ar’, sauf deux ou trois, ont renoncé au méhari ; et, dans leurs déplacements, qui sont rarement plus longs qu’une demi-journée, elles usent d’une monture moins noble et se contentent de l’âne. Elles n’ont pas cependant l’embonpoint prodigieux des femmes de la boucle du Niger qui, à force de graisse, deviennent presque impotentes et qu’il faut, en cas de déplacement, charger comme des colis sur de robustes bœufs.