La grosse objection que l’on pourra faire à l’hypothèse de Freydenberg est, en dehors de l’hypsométrie, la difficulté d’expliquer comment le nivellement d’un erg peut être assez parfait pour donner l’illusion d’un plateau. Ni le ruissellement, ni l’érosion éolienne ne peuvent amener ce résultat et il semble difficile d’admettre une crue du Tchad assez forte pour avoir récemment inondé tout le pays.
Freydenberg fait observer que tous les puits de la région sont creusés dans le même sol ; mais tous les puits sont dans des dépressions et celui qui a été creusé à Lilloa [l. c. p. 69], sur la pente de l’oued, est beaucoup trop près du fond de la dépression pour que l’on en puisse tirer une conclusion ferme.
Il me semble qu’un plateau aussi parfait que celui du Manga ne peut être formé que de couches horizontales. L’absence de réseau hydrographique prouve que ces couches sont très perméables[57] comme celles du Tegama : la différence entre les deux pays tient à leur altitude ; le Tegama, voisin de 500 mètres, reçoit un peu plus de pluie que le Tchad (moins de 300 m.) qui occupe évidemment le centre d’une dépression. Grâce à cette moindre sécheresse, des vallées rudimentaires ont pu se former sur le premier.
Fig. 27. — Coupe schématique d’une cuvette du Manga.
F, Failles hypothétiques ; a, Limon noir ; b, Limon gris, 3 m. ; c, limon blanc, 2 m.
Quant aux innombrables cuvettes que l’on rencontre dans le Manga et les régions voisines, il semble qu’un effondrement, dû à la dissolution de roches solubles, en soit l’explication la plus simple. L’abondance des mares à natron et des mares salées est à l’appui de cette hypothèse. Pour la renverser il aurait fallu creuser un puits non pas en un point tel que A ([fig. 27]), mais beaucoup plus loin, à quelques cents mètres des bords du plateau.
Vers l’ouest, les assises du Tegama disparaissent sous le Crétacé supérieur et le Tertiaire ; cependant dans la région de Sokoto, au sud de l’Éocène de Tahoua, le pays est formé de plaines sableuses où seuls des puits profonds assurent de l’eau en toute saison ; quelques-uns atteignent 400 pieds (120 m.[58]).
Les puits de Filingué (50 m.) dans le dallol Bosso, et de Lehem (70 m.) permettent de suivre cette zone vers le nord.
Gautier a signalé, entre l’Adr’ar’ des Ifor’as et Gao, des puits profonds dont l’orifice est au niveau des calcaires du Crétacé supérieur[59]. Il a dû choisir, pour y boire, le puits de Tabankort (35 m.) parce qu’il était, au dire des guides, moins profond que d’autres. On en cite de 100 mètres, et s’il ne faut accepter que sous bénéfice d’inventaire des chiffres ronds fournis par ouï-dire, du moins est-il certain que quelques puits atteignent de grandes profondeurs, dépassant de plusieurs dizaines de mètres celle de Tabankort, déjà respectable. Par son grand diamètre (6-7 m.), comme par sa profondeur, ce puits rappelle ceux du Tegama. Il en diffère cependant par un caractère important ; il serait taillé en plein calcaire : je ne pense pas que ceci puisse s’entendre de toute la profondeur, mais seulement de l’orifice ; les calcaires sont bien durs pour les outils des Soudanais. Il faut cependant se méfier : les puits de Ghardaïa, profonds de 70 mètres, ont été creusés dans les calcaires compacts du Crétacé supérieur : malgré les rapports constants des Mozabites avec la Méditerranée, il n’est pas certain que leur outillage ait été moins imparfait que celui des Soudanais.