Mes mains s’adaptent à la coupe qu’elles portent jusqu’à mes lèvres. A l’ordinaire j’ai horreur du champagne. Celui-ci me semble exceptionnellement délicieux. Est-ce pour mieux avoir pitié de cette femme en noir à la table voisine, une femme seule, sans âge, sans beauté qui boit un thé triste, qu’elle ne console d’aucun sucre, citron, rhum ou lait, un thé ni anglais ni russe et libre de nuages comme le ciel des journées trop crues et dont on ne sait à leur lumière, si elles sont chaudes ou froides.

Une femme seule boit un thé triste.

On emplit ma coupe.

Je bois.

Tout va-t-il redevenir incompréhensible ?

Je m’étonne bien haut ! Du champagne au buffet de la gare de Lyon à la fin de l’après-midi ? La fin de l’après-midi — pardon. Il est huit heures du soir. Huit heures un quart même. Entre ces deux compagnons je me croirais volontiers pendule, une pendule trop sentimentale pour avoir notion de l’heure qu’elle doit marquer. Et pourtant elle n’a d’autre mission. Une pendule inexacte entre deux flambeaux. Et si l’on vendait la pendule ? Se souviendront-ils un peu de moi seulement ? Consciencieux, je regarde de droite à gauche. A l’une et à l’autre, très bas, j’avoue : « Je vous aime. » Et la voix un peu plus forte je supplie : « Il faut, vous, que vous m’aimiez toujours. » Une main de femme, une main d’homme se partagent mes dix doigts. De celle qui reste libre l’amie porte à mes lèvres sa propre coupe. « Bois, darling. »

Tout cela pourrait bien s’appeler bonheur.

Je ne sais point de mots plus doux à prononcer que deux prénoms. Le monde entier peut-être sera sauvé par la grâce de justes syllabes. Pourtant Notre-Dame tout à l’heure, entre les deux peupliers de son quai, s’alourdissait de plis de pierres, tristes comme ceux des robes de veuves à la campagne.

Pourquoi m’a-t-on élevé dans les préceptes d’une religion qui exalte la tristesse et la souffrance ? Mon nez pourtant a l’innocence de n’importe quel museau. Si j’avais été animal j’aurais été fort réussi. Mais homme ? Qu’ai-je fait de toute mon existence avant d’arriver au buffet de cette gare du P. L. M. ?

Ce champagne qui vient de m’attendrir, peut-être pourra-t-il d’autres miracles ?