Adieu cet hiver, ce printemps, les ponts que je ne pouvais traverser sans bonheur, lorsque le ciel était si fragile au-dessus des Tuileries que les nuages se faisaient plus légers pour s’y pouvoir encore suspendre ; adieu, boutiques, arbres, becs de gaz et ce sergent de ville, non seulement imperméable mais amoureux de l’eau du ciel, puisqu’en dépit de la neige de janvier, de l’obstination pluvieuse de février, des giboulées de mars, des ondées d’avril, des orages de mai, je le retrouvais toujours à sa place et pas même un peu fondu. Brave petit flic ripoliné, tout un fleuve coulait à vos pieds, vous n’en étiez pas plus fier, mais, définitif, vous donniez de curieuses tentations à cet ami qui rêvait de vous voir faire l’amour avec une petite sœur des pauvres. Daphnis et Chloé de bure et de gros draps, vous volez au-dessus des maisons, des églises, des tours, anges de la ville. Mais, comme les autres anges, ceux de mon enfance qui avaient un corps si doux qu’on le croyait sans os, comme tous ces anges, vous êtes déjà le passé. Le passé des vieilles gens. Il faut laisser cela : il faut être sage.
IV
MÉMOIRE, L’ENNEMIE
Je ne recollerai pas les morceaux du souvenir.
Le ciel craquelé des puzzles ne ressuscite point la féerie.
Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que par de nouveaux regrets suscités. Aussi, de tous les hommes, les plus tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués des meilleures mémoires. Ils ne triomphent point de la mort mais, par la plus inexorable fatalité, chaque transsubstantiation qu’ils essaient, au lieu de prolonger leur passé, tue leur présent. Victimes de leur insuffisance, ils vont, condamnés à ne rien voir du spectacle nouveau qu’ils négligent dans un docile espoir de recommencements, dont au reste nul ne leur saurait suffire.
Pour moi, tout ce que j’ai appris, tout ce que j’ai vu, ne travaillera qu’à mon ennui et à mon dégoût, si quelque nouvel état ne me vaut l’oubli des détails antérieurs. Dès lors comment ne point baptiser ennemie une mémoire aux rappels obstinés ?
Et puis rien ne se peut exprimer de neuf ni d’heureux dans un chant déjà chanté. Les lettres, les mots, les phrases bornaient nos avenues, nos aventures. Lorsque je leur ai demandé de définir mon présent, ils l’ont martyrisé, déchiqueté.
Bien plus, je n’avais recours à eux que parce que je doutais de ce présent.
Et certes, lorsqu’il s’agit de parole ou d’écriture, l’affirmation prouve moins une certitude qu’un désir de certitude né de quelque doute au fond.
Ce qui en moi fut indéniable, je n’ai jamais eu la tentation d’en faire part à qui que ce soit. Au contraire l’instable, l’inquiet exigent une proclamation. La pensée en mouvement ne désire rien plus que se figer dans une forme, car, de l’arrêt marqué, naît l’illusion de ce définitif dont la recherche est notre perpétuel tourment. Ainsi l’eau de la mer recueillie dans quelque bol se cristallisera, deviendra sel. Mais ce sel comment le confondre avec l’océan ? S’il est tiré d’une masse livrée au tumulte des forces obscures, il ne nous appartient pas d’oublier que seule cette intervention, qui contraignit au repos son élément originel, lui permit de devenir ce qu’il est. Pour l’océan, je puis — usant d’une métaphore à tel point usée qu’elle possède enfin le mérite de n’être plus dangereuse par quelque pittoresque — le comparer à l’homme : je prétends qu’il ne doit vouer aucune reconnaissance à ces parois qui, faisant prisonnier un peu de lui, permettent à ce peu de se transformer. Ce qui revient à dire qu’un état premier se suffit à soi-même… et ne demande secours ni à la philosophie ni à la littérature. Il se subit et n’a d’autre expression qu’un chant affectif interne et sans syllabes. Ainsi, une page écrite à plume abattue, sans contrôle apparent de ces facultés domestiques, la raison, la conscience auxquelles nous préférons les fauves, sera, malgré tout, l’aboiement argotique et roublard, mais non le cri assez inattendu pour déchirer l’espace. Les mots appris sont les agents d’une police intellectuelle, d’une Rousse dont il ne nous est point possible d’abolir les effets. Effets bons ou mauvais ?