— Tu m’attends.

— Oui.

— Dans ma loge, ou dans la salle ?

— Je reste ici.

— A tout à l’heure.

— A tout à l’heure.


J’ai honte. Ce qu’il me faut constater n’est pas à mon honneur. J’ai eu peur de la solitude, et voilà pourquoi je suis dans cette loge. A confesser le vrai, cette femme m’ennuie et, certes, je ne saurais à moi-même, à mes pensées préférer une petite théâtreuse qui parle sans rire de son art et, toujours sans rire, ne manque jamais l’occasion d’affirmer : « Si j’avais su, au lieu de me donner à la chorégraphie je me serais livrée à la science. » Pour moi je ne saurais envier la chorégraphie ni plaindre la science. Au reste, cette femme ne vaut ni plus ni moins que la plupart des autres. Pourquoi attendre encore la créature à peine tangente à notre globe et venue d’un monde lointain, supérieur au nôtre ? Et dire que cette passante pourrait me donner ma photographie : un fils. J’ai peur. Deux sous dans la fente. Et dans neuf mois, mon portrait en résumé. Mais cette petite bonne femme, si insignifiante soit-elle, comment aurais-je l’audace de ne voir en elle que la courroie de transmission. Quel homme a donc pu manquer de confiance au point de croire que la fécondité légitimait l’amour ?

Mais au reste qu’importe, toc et toc, retoc et retoc, on fait son petit devoir.

Le plus triste est que la peur d’être seul s’obstine certains soirs à devenir cette paresse douce qui à la pensée préfère la parole et le geste à la parole. C’est un de ces soirs-là qu’un camarade, alors amant de la danseuse, me conduisit chez elle. Je la trouvai dans sa loge en train d’expliquer à l’homme le mieux fait du monde la théorie d’un de ses oncles, le savant de la famille, auteur de la médecine par les plantes, pour qui les maladies sont des rébus dont chacun trouve une solution dans la flore. Toutes les herbes guérisseuses découvertes, il n’y aura plus de souffrance. Dès ce premier soir j’entendis le beau regret : « Si j’avais su, au lieu de me donner à la chorégraphie, je me serais livrée à la science. »