Dès que j’avais choisi une créature, elle me semblait anonyme. Pour la retrouver j’étais exigeant jusqu’à la rage. Alors je me perdais en elle, ne la retrouvais pas en moi. Je ne l’aimais pas, elle m’empêchait de m’aimer encore. Je n’avais même pas envie de la tuer. Elle existait si peu dès que mon désir s’était contre elle non satisfait mais évaporé.

Je pensais que des curiosités extérieures peut-être pourraient tenir mon attention en éveil. J’étais soldat, ce qui me permit de séduire assez facilement une fille qui pesait cent kilos. Ni plus ni moins. Je l’avais rencontrée dans un café. Elle m’avait invité à boire un Anis del Oso. Elle expliquait : « Tu sais, petit, j’étais déjà belle fille, et puis j’ai eu la chance d’attraper l’albumine. ça m’a permis de prendre encore du poids. Veux-tu danser ? »

J’accepte.

Grâce à Dieu elle a gardé ses gants et ma main échappe à l’écœurante fraternité. Je regarde notre couple. Si j’étais un esthète je serais heureux. Mes bras sont mêlés à ceux d’un monstre. Hélas ! je n’ai point le goût du pittoresque. Je préfère mon corps de pioupiou aux kilos de la poufiasse. Et cependant pour toucher ma curiosité pour l’attiser, elle me fait des confidences. Je rougis. J’ai chaud. Elle essaie d’autres séductions. « Et puis tu sais, moi aussi je suis une raffinée, une artiste. Je comprends tout. Je fais des poses plastiques à l’Olympia, oui, mon petit homme. Mon homme. » Et voilà qu’elle s’autorise du refrain à la mode pour me déclarer sien. Elle me serre, j’entends mon squelette qui craque. Cette femme devrait m’amuser, elle me dégoûte. Si je couche avec elle cette nuit, elle me dira « Tu ne m’embrasses pas aussi bien après qu’avant. » Et comme toujours durant les essais d’amour contre une chair anonyme, il faudra le secours de la parole. Et je me rappellerai pour les regretter certaines nuits où le geste suffisait. Pourtant je n’ai pas eu le courage de la solitude. Je me suis mis dans un lit avec la grosse femme. Bien entendu elle m’accusa de n’être pas dévoué au bonheur de son corps. Je me trouvais stupide à vouloir être méchant et lui dis que, si je n’entreprenais rien pour la joie de sa chair, c’est qu’intimidé par toute la masse qu’elle m’offrait, je ne savais à la vérité par quel bout commencer. Elle était encore assez soûle pour devenir sentimentale après une telle réponse. Elle essaya de philosopher. L’amour, l’amour…

J’appuyai sur le bouton d’une poire électrique. La lumière se fit. Un avant-bras sur les yeux pour n’être point éblouie, ma conquête discourait.

La glace d’une méchante armoire m’envoyait l’image d’un jeune garçon tout nu, accroupi auprès d’une maritorne dont la chemise de tulle rose, remontée en tapon jusqu’au nombril, semblait salie de toute cette graisse qui ne s’était pas décidée à fondre une fois pour toutes.

Grâce à l’indulgence de cette glace, je m’aimais comme à douze ans, lorsque, ma famille couchée, j’allais dans la galerie, allumais les lustres et, par la complaisance des miroirs qui me multipliaient, jouissais d’un corps que mes mains aimaient à caresser sans d’ailleurs savoir de quelle façon l’utiliser pour un plaisir précis.

La maritorne continuait à parler d’amour.

Je m’écartai d’elle, mordis à même mon épaule et, comme je n’avais plus douze ans, sur le conseil de la glace pris un plaisir que mon orgueil se louait de ne partager point avec un corps plus méprisable que le mien. A la minute où le bonheur m’arrachait un soupir, la maritorne, qui ne pouvait plus ne pas se douter de quelque chose, souleva le bras qui cachait son visage. Elle vit. Et moi joyeux qu’elle vît et ne profitât point, je connus une exaltation telle que je me laissai tomber comme si la vie m’avait été ravie. Et la grosse bête de vouloir goûter ce dont elle avait été privée. Je me mis en boule pour échapper aux exigences de son appétit car je savais que si elle feignait d’être quémandeuse c’était pour, soumise, tirer quelque vengeance. Et moi, j’avais pitié d’un corps que le plaisir faisait d’autant plus vulnérable.

J’écartai les cent kilos, arrangeai le drap entre eux et moi, éteignis la lumière et, imitant le sommeil, me pris à réfléchir. D’abord je m’en voulus de n’avoir point trouvé ce bel oubli de l’âme assez rare pour que je le veuille appeler bonheur.