Incapable de m’absorber dans un plaisir dont quelques morceaux de peau sont le champ de départ, l’intelligence trop lourde pour voler jusqu’en un ciel de précises transparences, l’esprit attentif mais non ailé, la chair sceptique, en dépit de certaines victoires, malgré la conscience des muscles, très vite, je laisse mon regard se prendre à quelque bizarrerie dont le spectacle d’ailleurs ne saurait en rien me suffire.

Nu et me rendant compte qu’il faut encourager le dévouement des doigts ou de la bouche, tout à coup, je veux me rappeler quelques leçons de civilité puérile et honnête. Ainsi ai-je appris à connaître l’art des saccades. Je choisis quelques mots dont je sais changer les proportions. Alors la volupté s’exprime à merveille. L’autre, bien à son travail, grogne d’aise. Je glousse en réponse et c’est à croire qu’au plus profond déferlent, écume en tête, les vagues de quelque grondant et souterrain mystère.

Les coquillages imitent bien le bruit de la mer.

Plages de peau, douces aux pieds, douces aux paumes, plages de peau que je ne me résigne point à quitter pour cette tempête dont les secrets ressorts me déchiquetteraient, m’ensanglanteraient et finalement me rejetteraient jouissant et moribond au rivage ; mais aurais-je jamais l’audace de me précipiter tête-bêche au sein de l’immense désordre ? J’ai attendu longtemps les yeux clos, docile à votre caresse plus douce d’être imprécise, plages de peau. Des coquillages, frères des oreilles, imitaient si bien, trop bien, le bruit de la mer. Je n’avais point cette sotte et triomphante brutalité du continental, brisant les conques marines pour spécifier qu’il ne se laissera plus prendre à aucun mensonge, fût-ce au mensonge des vagues.

Plages de peau les mieux aimées, si la tête qui vous terminait n’offrait point quelque mystère à mes regards, je concluais qu’une langue de chien, aussi habilement qu’une langue humaine, saurait lécher ce qui de moi aime à être léché. Je haussais les épaules et reprenais mes pensées. Les projets que je faisais pour l’économie des nuits futures ne variaient guère. J’hésitais à me donner rendez-vous avec moi-même, car si je me condamnais à une soirée de solitude, je savais qu’après certaine lecture, quand viendrait l’heure du lit, ce serait devant la glace, 15 ou 20 bonnes minutes de cabotinage, à seule fin d’imaginer quelque autre présence. Écœuré de ce que le dictionnaire Larousse dans sa sévérité de certificat d’étude baptise vice solitaire, je me répéterais que mes dents à heurter les autres dents, les dents étrangères, finissent par croire, au moins quelques instants, à l’intimité réciproque des squelettes.

Et puis, devant un miroir, mes yeux ne sauraient apprendre à connaître ce corps auquel ils appartiennent, cette âme dont ils sont les hublots.

Car seul, même au cas où ma propre image suffirait à me donner quelqu’un de ces désirs en quoi il faut chercher les plus probables révélations, des gestes identiques se faisant réponse, aucune surprise ne serait possible.

Au contraire, si mon attention se voue à quelque autre, à force d’oubli je me retrouve soudain plus riche. Spontanément fusent des brutalités, des précisions. Alors, comme si les yeux projetaient au travers de mon être des rayons X, j’ai l’impression de voir toute mon âme, et sans mensonge enfin, sans le mensonge du muscle que le fort subit seul à seul, sans le mensonge du fard que le faible épaissit dès qu’une vitre lui envoie son reflet.

Mais il ne faut pas exagérer les bienfaits d’autrui. Rares demeurent ceux qui m’aidèrent à découvrir un peu de moi-même.

Certains passants. Et surtout cette femme aux cheveux collés, tout pailletés d’épingles de strass, caraco rouge tendu sur sa poitrine, robe courte, socques qui battaient le pavé d’une rue chaude. Elle me valut la surprise d’un contact. Un peu de ma chair métamorphosée battait contre un coin de ma peau, qui, lui, avait conservé sa substance, sa température. J’avais treize ans, n’étais pas en avance pour mon âge et ignorais dans toutes leurs précisions les jeux des sexes.