Oui, c’était à Toulon. Je marchais entre mon père et ma mère. On m’avait montré les fameuses cariatides du quai Cronstadt. J’étais trop absorbé par toute l’odeur. Passe la fille que j’ai dite. Et c’est, pour la première fois, certaine suffocation. Je suis heureux, sur ma cuisse restée froide, comprimée par le caleçon, ce petit bloc tiède, dont une autre peau, ma peau quotidienne d’enfant triste, veut croire qu’il est un morceau ferme du sein de cette fille qui m’a souri. Je m’arrête. Mes parents me dépassent. Je n’ose plus avancer. Sont-ce des secondes, des heures ? A mon corps le linge est doux. Pourtant c’est la même chemise, le même caleçon qu’hier. La fille chante :

Tu voudrais me voir pleurer

Tu cherches à me faire de la peine.

Des larmes montent. Je ne comprends plus rien à la rue, à mon corps. Je n’ai connu pareil trouble qu’il y a trois années. J’avais dix ans. J’étais au cirque. Je suivais les dangereuses coquetteries des trapézistes, et soudain je rêvais que rien ne me ferait un plus vif plaisir qu’une déchirure inopinée au plus intime endroit de leur maillot. Beaux acrobates qui manquiez mourir à chaque mouvement et ne daigniez point me montrer votre peau affamante sous ce jersey léger, léger. J’ai eu bien chaud ce jour-là au cirque.

J’ai chaud dans la rue de Toulon. Mais je suis joyeux. Est-ce le soleil ? Le regard de cette fille qui me bouscule ? Il me faut m’arrêter. Mon oreille entend un gémissement triste. Je me rends compte enfin que tout ce trouble est né de cette partie de moi-même dont on m’avait enseigné à avoir un peu honte.

Je suis un homme.

Dès que mes yeux peuvent à nouveau comprendre les maisons, la vieille église, le marché au poisson, un coin de rade là-bas, je pense qu’une paix nouvelle en moi ne va point tarder à descendre.

Mon père et ma mère sont loin.

Je les retrouverai tout à l’heure à l’hôtel.

Je suis la fille au caraco rouge.