De grands marins sont joyeux sur le quai.
Leurs cous ont troué leurs vestes et par l’échancrure c’est la victoire d’une chair puissante. Maillots bleus, peaux brunes comme des cheveux, et leurs yeux trop clairs.
L’un d’eux parle à la fille. La main de cet homme, elle doit avoir l’habitude des cordages jusqu’à leur ressembler. Je sais que la femme est docile à cette peau rugueuse. Elle s’y adapte. Ils ont l’air heureux. Je ne suis pas jaloux. Mais voilà que recommence l’histoire de tout à l’heure. Au même endroit, la même chaleur. L’homme et la fille s’embrassent. Les lèvres du marin doivent être si douces dans ce morceau carré de hâle.
Ma langue passe et repasse sur mes lèvres pour mieux imaginer ce que peuvent être des lèvres à des lèvres.
Pour la seconde fois, je m’arrête, ferme les yeux.
Mes mains de garçon qui n’est pas en avance pour son âge comprennent enfin. Une toile rude encouragerait leurs maladresses et, malgré mes yeux fermés, je saurais bien de telle chemise si elle est bise ou blanche. Mais les larmes qui étaient tout à l’heure déjà montées jusqu’à mes yeux, maintenant coulent. Aucun corps ne se tend. Deux fois cinq petits doigts avaient espéré percevoir enfin par leurs sommets sensibles une réalité humaine, une réalité apte à secourir une tristesse qui ne savait pas encore très bien, une tristesse qui avait peur.
Depuis…
Mais n’est-ce point le mépris de la chair que j’ai rencontré chez tous ceux qui vécurent par elle, pour elle, et en furent les victimes ?
Petit voyou à la nuque rasée, au cou si blanc à l’ombre rouge d’un beau foulard, qui attendiez derrière un verre de fine l’ami qui vous aidât à oublier la pluie et la solitude d’une nuit, l’ami dont vous ne vouliez pas qu’il vous payât. « Sweet pimp », disait-il, ce client d’un soir. Des soldats américains vous avaient appris un peu d’anglais pendant la guerre, et vous traduisiez « gentil maquereau » et vous fâchiez : « Non, je ne suis pas un maquereau. Je fais de la boxe pour gagner ma vie. Il faut être gentil avec moi. »
L’étranger venu à Paris pour ses jeunes apaches tâtait vos biceps. Il était ravi : « Charmant petit poisse », s’extasiait-il et vous triste qu’on vous aimât pour votre corps et surtout ce coin précis qu’une main d’homme soi-disant bien élevé n’avait pas honte d’explorer, vous ragiez : Pas touche.