Au reste il n’est pas moins fou d’imposer à tous les mêmes lois pour l’âme et le corps, qu’une même couleur de cheveux, un même tour de poitrine ou de taille. Hélas ! tel est le besoin d’uniformité (les hommes, disait Napoléon, chérissent l’égalité sociale mais ne sauraient que faire de la liberté) qu’on veut croire à l’efficacité des préceptes aussi généraux que les disciplines des monastères et des casernes.

Il faudrait d’abord prouver l’utilité — en soi — des monastères et des casernes sans foi et aussi que leurs disciplines valent mieux pour le progrès et la santé intime que l’hygiène individuelle dont toute la règle sociale interdit en fait le libre exercice. Parler d’hygiène individuelle, à défaut de l’idéale communion, communisme des cœurs, ce n’est d’ailleurs pas, comme feignent de le croire les partisans de la dictature à tout prix, prétendre que la normale de chacun doive se trouver en opposition systématique avec cet ensemble de préceptes que les officiels estiment à jamais fixés.

S’il en était ainsi, il n’y aurait qu’à faire volte-face et ce serait le même désordre, je veux dire le faux ordre d’aujourd’hui, goût de l’inversion par exemple poussant les homo-sexuels à se faire hétéro-sexuels, car si, en des temps d’apparente uniformité, tous font mine d’accepter une même règle, chacun n’a d’autre désir que s’en libérer. C’est que la paresse individuelle espère mieux d’une masse monochrome où ressort la moindre couleur.

De là ce jeu double, l’arsenal des faux prétextes, et un mal d’orgueil.

La morale conventionnelle comme la douane fait du plus honnête homme un tricheur.

S’il y avait libre échange, peut-être les valeurs enfin s’établiraient-elles justement. Pour l’heure, il faut accuser la quasi-universelle hypocrisie et noter que le triomphe de certain cabotinage condamne les plus scrupuleux à la fuite. Ils commencent par renoncer aux divertissements dont leur angoisse ne peut se leurrer. Mais quelle sécurité calmera leur silence inquiet et dans la solitude viendra leur prouver qu’ils firent bien de renoncer aux à peu près ?

Je me rappelle une phrase où, avec la naïveté de ceux qui, ne les ayant pas éprouvés, veulent expliquer certains tourments, le biographe de Stendhal affirme que le don Juan milanais pensait avec raison qu’en mathématiques l’hypocrisie était impossible.

Malheureusement pour Stendhal, les mathématiques ne l’empêchèrent point d’aimer les jeux subtils où seule triomphe l’hypocrisie.

Il comprenait trop bien d’ailleurs les raisons des autres pour accepter de paraître misanthrope. Aussi ne borna-t-il pas son ennui et, toujours curieux des femmes, de l’amour, des salons, jamais n’eut idée de fuir les êtres ou les lieux vers quoi l’entraînait chaque jour un nouvel et impérieux besoin.

Au reste, qui porte en soi l’universel désir, indifférent aux détails et aux petits profits, songe moins à satisfaire ce désir qu’à vouloir se persuader que rien ne triomphera de la soif qu’il a de tout.