J’ajoute… et contre quelques autres. Or n’est-ce point encore une lâcheté qui m’engage à parler de quelques autres. Ces quelques autres, les plus sympathiques de mes amis et de mes ennemis, si je leur prête attention c’est que je les fais symboles de ces diverses étincelles dont je souhaite qu’un jour l’éclat commun donne l’illusion d’une grande flamme.

J’espère une grande flamme ? Moi-même.

Le tout serait de savoir si l’on a raison de prétendre que le bruit de la mer est fait de celui de toutes les gouttes d’eau.

Pour l’heure il s’agirait de battre la mer, de battre moi-même et ceux qui me ressemblent. Et pourtant nous sommes des animaux dignes de pitié, encore que brillants, habiles aux coquetteries, grimaces, mauvais tours envers soi et les autres, jeux d’esprit et, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, jeux de sexe et même jeux de cœur lorsque la saison s’y prête.

Animaux qui voudraient bien être sauvages, mais doivent se résigner aux consolations de quelques doubles somnambules et nocturnes puisque, le jour, dans leur état dit normal, ne les surprennent plus jamais la résurrection de quelque désir ou une peur assez profondément ressentie pour durer et ne sembler point, après quelques minutes, mosaïque de simulacres.

N’ont rien révélé ni le sang répandu, ni les matins froids, ni les après-midi au goût de cendre, ni les nuits sans sommeil, ni le désordre aujourd’hui roi par le monde.

Animal, je suis, hélas ! un animal raisonnable.

Mes congénères ont tout combiné pour mon agrément et ma commodité. Toutes les terres de ce globe ont été découvertes. Il m’est trop facile d’excuser mes volontés meilleures, jamais réalisées, en disant, par exemple, que telle est l’organisation du monde que j’aurais pu aller très loin sans partir jamais.

Heureux Anacharsis qui visita la Grèce.

Cette peur de gâcher tout, en réalisant quoi que ce soit, nous condamne à des attitudes. On m’accuse et je m’accuse d’attitude. Mais je vous le demande, ce que vous appelez attitude, cette manie de faire des gestes et des déclarations — gestes et déclarations dont tous ceux qui ne feraient pas les mêmes se soucient au reste, suivant la formule, autant qu’un poisson d’une pomme — je vous le demande, ces attitudes par quoi nous essayons de nous laisser prendre à ce dont chacune d’elles est symbole, n’y ayant point été spontanément portés, ces attitudes, ne comprenez-vous pas qu’elles nous rendent dignes d’une pitié dont, au reste, nous ne voudrions pas un seul instant. Ce que le passant baptise pose est souvent, chez celui en qui le spectateur la constate, plus naturelle qu’une brutalité.