Certes la vie nous eût été plus douce si les questions du choix ne s’étaient posées. Mais ce choix n’ayant pas été initial, ni le sacrifice de certaine partie de nous-même à certaine autre résolu inconsciemment, comme il se doit faire pour que l’équilibre existe et continue au moins un temps d’exister, doués de trop de désirs pour accepter d’être sainement asservis à quelqu’un d’eux, nous connaissons mille regrets, avant d’avoir consenti pleinement à une seule possession. Et même, lorsque nous voulons nous distraire, nous savons trop le peu que valent nos essais. L’ennui dont longtemps fut rapetissé le sens a repris sa haute taille et, nous hantant, à nouveau il nous dépasse. Nul des divertissements qu’on nous propose ou que nous nous proposons ne saurait en avoir raison.

Alors quelle excuse inventer pour chaque virevolte ? Je me suis dit qu’il me fallait aller quérir aux sources mêmes les documents pour acquérir le droit de mépriser. Mais le mépris s’est-il jamais soucié des raisons bonnes ou mauvaises, et n’est-ce point hypocrisie que chercher quelque explication à ces sacrifices, sans doute inutiles, consentis à ce que nous méprisons le plus. Cependant, Pascal lui-même, s’il eût vécu en ce siècle, Pascal, au lieu de rouler en carrosse et de connaître le loisir, s’il eût à subir tant d’odieuses contraintes mécaniques, contempler les nouvelles combinaisons de corps, de produits chimiques et pharmaceutiques, de plantes, prétextes à ce qu’on nomme vices, et dont l’époque doit à son ennui d’essayer sans cesse quelque nouvel arrangement (les ressources de l’imagination, en cette matière, ne sont d’ailleurs pas, comme chacun sait, illimitées), Pascal lui-même — que je prends ici comme simple exemple de la plus parfaite intelligence et de son merveilleux complément, l’inquiétude — Pascal lui-même contraint à de perpétuelles surenchères, n’eût-il point, avant la fameuse nuit (Joie, pleurs de joie… etc…), cherché tout comme les petits camarades quelque courant d’air humain, si rare par ces temps de calorifère, de maquillage, d’ersatz.

L’univers, ou ce qui nous est donné d’en voir, semble, à dire le vrai, promettre depuis quelques années un trop beau spectacle pour que nous ayons le courage de nous retirer. Cette curiosité donnée comme raison d’une perpétuelle attente ne fut-elle pas d’ailleurs de tout temps aussi plausible, et n’y a-t-il pas eu au long des siècles des hommes qui se disaient, comme moi aujourd’hui, que s’ils n’étaient pas résignés à de simples bonheurs et cependant acceptaient de continuer à vivre, c’est qu’ils espéraient le miracle d’une harmonie prochaine ? Aussi parfois suis-je bien forcé de croire que seules ma déception passée, ma lâcheté présente et l’impuissance à renoncer où je demeure malgré tout me poussent à forger encore des rêves. Mon intelligence pourtant est grande et claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois. Mais les vitres tristes qui la défendent contre le froid et le chaud, la pluie et le soleil, condamnent à l’anémie mon corps et mon cœur. C’est, perpétuel, derrière l’intelligence et ses frontières, un exil. Nous voulons vivre. Nous n’avons pas la sensation, nous n’avons pas la certitude de vivre.

On empoisonna mes quinze ans avec certain petit : Je pense donc je suis. Je sais que je pense. Mais suis-je ? Mon intelligence est grande pourtant, claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois. Là est ma faute.


Si j’écoutais la voix souterraine qui toujours a raison de mes raisons, à l’instant, je m’agenouillerais.

PRIÈRE

Mon Dieu, mon intelligence est grande, claire. Mais parce qu’en elle j’ai voulu habiter, parce que d’elle j’ai voulu voir, j’ai gâché tout et tous, moi-même et les autres.

Blancheur des draps, par quoi, mon Dieu, essaient de vous figurer sur leurs murs blancs les benoits, les naïfs, les saints, blancheur des draps, aux jours de brioche, d’eau bénite, de buis, de fiançailles, de pardon, et de mort douce, blancheur des draps blancs, et qui ne le savent, ô vous, mon Dieu, pardonnez-moi.