L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent son œuvre, et l'on constate non sans étonnement que les descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une manière à elle, très caractérisée, et de cette manière son excessive facilité l'incline,—tel parmi les musiciens Massenet—à se faire un procédé. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi lui-même.
De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de musicalité.
Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie classique des états relativement simples, à contours définis, objets de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse, enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire, ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai dire, dans la mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes classiques, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample, plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute originale, l'œuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance, le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment. Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement caractéristique. Nous l'empruntons à la Nouvelle Espérance[ [83]. Chez Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait, et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose, comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
«Les roses d'Ispahan...
le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
«dans leurs gaines de mousse...
encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus en plus rare.
Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique. C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison, est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations, de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à cette ressource que dans les limites des lois naturelles et traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable. Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable, elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné d'écouter.