Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait les grandes personnes causer de décorations. Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?» Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,» écrira-t-elle plus tard,
Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,
La cloche du jardin qui sonne,
Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent
Sont pour moi de douces personnes.[ [2]
L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire, tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates
Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur
On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[ [3]
la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!