Mais quel vertige amer et quel trouble profond!

Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;

Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,

Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![ [4]

Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,—cette héroïne de la Nouvelle Espérance où Madame de Noailles a tant mis d'elle—tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[ [5] Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même? Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de Madame de Noailles le plus musical de nos poètes.

A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures favorites furent l'Imitation, et Pascal qu'elle ne comprenait guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes épigrammatiques et Anatole France.

Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans l'œuvre de Barrès qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à longs traits le poison,—et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie d'où lui viendrait le secours.


Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle, un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à 16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia son premier livre, le Cœur innombrable, depuis assez longtemps déjà achevé. Puis parurent l'Ombre des Jours (1902), la Nouvelle Espérance (1903), le Visage Emerveillé (1904), la Domination (1905), les Eblouissements (1907): trois romans, trois recueils de poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux imperfections de sa forme:—envie, admiration, amour, aube éclatante de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son génie est incontestable; et c'est une question intéressante de savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui nuire.

Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les Eblouissements, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse, un accueil aussi chaud que le Cœur innombrable et l'Ombre des Jours, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la Nouvelle Espérance au Visage et à la Domination. Mais c'est surtout au point de vue de son développement intérieur que l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu même de la certitude physique et du besoin...»[ [6]. Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur: