— Asseyez-vous donc, monsieur, je vous en prie! »
Une instinctive pitié montait de son âme à ses lèvres pour ce déclassé, et elle s'était efforcée d'avoir l'accent le plus amène, de lui faire sentir le moins possible la distance qui les séparait l'un de l'autre. La lumière décroissait de plus en plus. Leurs visages et leurs silhouettes se perdaient comme dans une nuée de poussière. Mrs Henderson Gloves vit seulement qu'il était grand et mince, qu'il avait une certaine allure. Curieuse, elle tourna le commutateur de la lampe qui était posée au milieu d'un guéridon et qu'enveloppait un large abat-jour de soie et de dentelles. Une clarté blanche emplit le petit salon, fit miroiter les panneaux de moire, les glaces et les babioles menues qui étaient éparpillées sur la cheminée, nimba les cheveux fins, le masque délicieux et diaphane de la jeune femme. Le Quatorzième pâlit. Ses paupières battaient, ses narines se pinçaient, son front se plissait comme en une angoisse suprême. Il maîtrisa enfin son émoi et balbutia :
« Pardonnez-moi, madame, si j'ose vous questionner… J'ai reçu un tel coup au cœur en vous voyant que j'en suis tout troublé… Vous ressemblez si complètement à une jeune fille qui fut ma camarade d'enfance, mon premier et mon unique amour, qui aurait aujourd'hui votre âge, et dont je n'ai plus aucune nouvelle depuis des années… Elle s'appelait Sabine de Vallereins… Ne serait-elle pas votre parente? »
Mrs Henderson Gloves avait tressailli comme lorsqu'un appel vous réveille en sursaut dans les ténèbres. Simplement, fraternellement, elle tendit ses deux mains vers l'épave douloureuse que le Destin rejetait dans son sillage et murmura :
« Georges… Georges… pauvre cher petit ami! »
Le Quatorzième étreignit les doigts fuselés qui tremblaient, les couvrit de baisers, les mouilla de ses larmes.
« Je suis heureux, répétait-il par hoquets, je suis heureux… j'oublie tout… tout ce que j'ai enduré… tout ce que j'ai souffert…
— Calmez-vous, ordonna-t-elle, calmez-vous, je vous en supplie… Mettez-vous là bien sagement… tout près de moi. »
Il lui obéit, et, le regard dans le regard, ils furent deux enfants qui retrouvent, après de longs voyages, la vieille maison où ils grandirent, où ils jouèrent, ingénus, à l'amour, et qui vont de chambre en chambre, qui remuent les tiroirs, qui se cognent aux meubles, qui poussent les volets, et, par instants, se recueillent, parlent plus bas. Des confidences, des souvenirs jaillissaient de tout leur être en vibration. Ils avaient été, elle et lui, les gosses de bohème que des parents agités, réduits aux expédients, dévorés par la soif de paraître, considèrent comme de l'excédent de bagages, traînent de train de luxe en train de luxe, d'hôtel en hôtel, mêlent à leurs aventures, négligent, abandonnent, le soir, tout seuls dans une chambre pour courir vers les redoutes de casino, les tables de roulette ou de baccara, et que personne ne câline, n'embrasse, n'écoute gazouiller et rire. Ils avaient assisté, épouvantés d'abord, puis indifférents, aux scènes pénibles où les dupes se révoltent, haussent le ton, réclament leur argent, bouleversent et vident les malles pleines d'exquises toilettes et de chapeaux extravagants, vous injurient et vous menacent. Ils avaient eu pour décor de récréation les immenses couloirs où l'on se poursuit à perdre haleine, où l'on se cache derrière les malles ventrues.
« Vous rappelez-vous, Sabine? C'était à Abbazia… J'avais quatorze ans… Je vous avais écrit sur du papier que je prenais à maman un billet très tendre, beaucoup plus tendre que d'ordinaire… Alors vous vous êtes moquée de moi… parce qu'il était plein de fautes… vous m'avez donné des leçons d'orthographe… Je vous admirais… Vous étiez plus calée que moi… Vous saviez par cœur toutes les sous-préfectures, et le cours des fleuves, et la table de multiplication…